L’humanité à nu

À tous ceux qui aiment le glamour américain, les strass, les rêves en Technicolor : passez votre chemin. Ce à quoi nous convie Donald Ray Pollock, c’est à une descente en enfer. Un enfer de normalité mâtinée de perversions, de mesquinerie, de crimes.

De l’Ohio à la Virginie-Occidentale et la Floride, dans des villes où l’on détesterait vivre, l’auteur (lui-même originaire de Knockemstiff, l’une des peu reluisantes bourgades de son roman) dresse un portrait acerbe de la société américaine du milieu du XXe siècle. C’est sordide, poisseux, sale et désespérant. On suit les vies médiocres de gens ordinaires, on découvre les vices de certains, on assiste aux crimes d’autres. D’un endroit perdu à l’autre, au fil de chapitres courts, Donald Ray Pollock tisse un réseau serré d’intrigues qui, bien entendu, finissent par se croiser. La technique est bien connue, mais parfaitement maîtrisée, elle demeure une valeur sûre.

Confronté au mal ordinaire, à la laideur des êtres et des choses, à la crasse − physique et intellectuelle −, le lecteur voit défiler des figures à la fois typiques et habilement individualisées : un homme marqué par la guerre qui sombre dans une dévotion démentielle et sanglante quand sa femme tombe malade, un duo de prédicateurs itinérants sans nulle once de sainteté, une femme que la piété ne sauve pas, un photographe pervers et assassin, un pasteur pédophile, un représentant de la loi véreux, un enfant devenu jeune homme qui se fraie un chemin dans l’existence en usant d’une violence perçue comme légitime et surtout nécessaire… On est loin du pensum moralisateur. L’auteur ne donne pas de leçons, semble même ne pas émettre de jugement. Il présente les âmes et les actes sans fard. Que ce patchwork de personnes au mieux lamentables, au pire haïssables, en tout cas constitutives de l’humanité, crée un certain malaise, un sentiment d’injustice, voire du dégoût, c’est évident ; mais sa justesse l’est tout autant.

Le lecteur est tenu en haleine par ce polar qui n’en est pas un, miroir que l’on voudrait déformant, épine dans la chair du bien-pensant.

(Ce roman a obtenu divers titres et récompenses depuis sa publication aux États-Unis chez Doubleday, en 2011.)

Le diable, tout le temps, de Donald Ray Pollock, Paris, Le livre de poche, 2013.

Le diable, tout le temps, de Donald Ray Pollock, Paris, Le livre de poche, 2013.

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2 réflexions sur “L’humanité à nu

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