Le bonheur dans le crime

« Rien de plus frustrant que de se retrouver quotidiennement face à de brillants exemples d’individus qui sont tout ce que l’on voudrait être et qui ont réussi tout ce que l’on ne pourra jamais réussir. » (p. 11)

Je suis un écrivain frustré, de José Angel Mañaz, Paris, Métailié, 1998.

Je suis un écrivain frustré, de José Angel Mañaz, Paris, Métailié, 1998.

Dans ce roman déjà ancien (il est paru en Espagne en 1996, deux ans plus tard en France), José Angel Mañaz fait la chronique jubilatoire d’une chute dans le crime des plus originales.

Voici J, professeur à l’université, critique reconnu et auteur frustré. J a en effet des idées, mais il est incapable d’écrire une œuvre littéraire. Incapacité qui le ronge. C’est de cette situation somme toute commune  (levez la main, amis littéraires, si vous n’avez jamais rêvé de devenir écrivains) que découle le récit qui, sur 160 pages environ, tient le lecteur sous le charme.

Dans un style alerte et moderne, l’auteur nous conduit dans la vie et le cerveau de J, personnage assez infect au demeurant, qui cherche à donner un sens à son existence en s’affirmant comme écrivain. Quitte à s’approprier le roman d’une autre. En l’occurrence, une étudiante insignifiante à souhait. L’intrigue paraît cousue de fil blanc, mais l’inventivité de l’auteur nous préserve de tout ennui. On a beau pressentir le cours funeste des événements, on se laisse  prendre au jeu, divertis par l’ironie et l’humour noir qui sous-tendent ce thriller. Avouons-le, les agissements d’un héros qui s’avère un parfait psychopathe ne nous émeuvent que modérément. Ils semblent si grotesques et, pour tout dire, fictifs… Ils sont pourtant bien réels, et sordides, et tragiques. Le retournement final, excellemment amené, conclut à merveille la narration et parfait la mise en abîme de la création littéraire que constitue le roman. Le personnage principal, obnubilé par l’écriture (ou plutôt, par le désir de devenir écrivain, ce qui n’est pas exactement la même chose), est entraîné à force d’autopersuasion dans une sorte d’univers alternatif où les valeurs ne sont plus les mêmes, où tout est pensé à l’aune de sa volonté délirante. « L’Art était pour moi LA SEULE RÉALITÉ », dit-il (p. 62). Avec lui, nous entrons dans une dimension fantastique qui n’en est pas une. Les limites du réel se brouillent, les choses et les actes ne se justifient plus que par rapport à un moi débordant. Sans pontifier, à travers la présentation de plusieurs modèles d’auteurs (le protagoniste, son ennemi à qui tout semble réussir, la jeune Marian) dont la vie et les écrits semblent indéfectiblement liés, José Angel Mañaz nous invite à songer aux rapports qu’entretient la fiction littéraire avec la réalité ; à la place que l’individu se donne dans le monde ; aux pouvoirs de la pensée et du désir, etc. Il procède aussi à une joyeuse satire du monde de l’édition, avec ses rivalités, ses prix, ses intérêts pécuniaires, et égratigne aussi bien le type de l’auteur à la mode que celui du plumitif vaniteux et jaloux. Un vrai régal !

Si vous aussi vous vous sentez parfois l’âme d’un écrivain frustré, lisez sans plus tarder ce texte. Ne serait-ce que pour prévenir de fâcheuses complications criminelles…

 

(La version française du roman présente un certain nombre de coquilles et fautes pour le moins irritantes. Puisse-t-elle faire l’objet d’une toilette salutaire avant la prochaine réimpression !)

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Des enluminures et des chats

Chats du Moyen Âge, de Kathleen Walker-Meikle, Paris, Les Belles Lettres, 2013.

Chats du Moyen Âge, de Kathleen Walker-Meikle, Paris, Les Belles Lettres, 2013.

Amoureux des chats, voilà un livre pour vous ! Loin des niaiseries félines et autres lol cats, découvrez les mille et une vies des chats au Moyen Âge. Alternant anecdotes plaisantes, emprunts à la littérature profane (Chaucer, par exemple), religieuse et savante, éléments historiques et sociologiques, Kathleen Walker-Meikle propose un réjouissant florilège qui en apprend beaucoup au lecteur − et pas seulement sur les héros à quatre pattes qui donnent leur nom à l’ouvrage. S’appuyant le plus souvent sur des textes britanniques (irlandais, anglais, gallois) et exploitant des manuscrits conservés en Grande-Bretagne, l’auteur examine la place du chat dans la vie quotidienne, son statut juridique, sa nature selon les bestiaires, ainsi que les légendes qui lui collent au poil. Du fameux chat des sorcières, tard venu, à Tibert le Chat du Roman de Renart, du chat familier à l’animal chassé pour sa peau, celui que les Anglais baptisaient couramment Gyb a connu une existence contrastée. En Irlande, au cours du haut Moyen Âge, s’il sait ronronner et chasser les souris, il vaut trois vaches (eh oui !) selon certains codes juridiques, tandis que quelques siècles plus tard, en Angleterre, il ne vaut presque plus rien… Encore faut-il distinguer le statut général du cattus dans la société et les cas particuliers : tel poète compose des vers en l’honneur de son compagnon à quatre pattes, telle noble dame fait faire une couverture tout exprès pour le sien… Ces marques d’affection, dont on conserve la trace aussi bien dans les registres financiers que dans les manuscrits littéraires (où elles surviennent de manière parfois inattendue), sont touchantes. D’autres pratiques, à l’inverse, peuvent être choquantes pour le lecteur contemporain. Autre temps, autres mœurs. On pourra regretter que ce texte, simple d’accès et destiné au grand public, semble parfois énumérer les faits sans qu’une réelle logique préside à l’ensemble. Gênantes également, les nombreuses imperfections formelles qui entachent le volume, signe d’un travail éditorial peu soigné ou réalisé dans l’urgence, ce fléau des temps modernes.

En fin de compte, la principale qualité de Chats du Moyen Âge demeure son iconographie. C’est par là qu’il séduit. Sous sa coquette couverture rouge, il recèle un trésor d’enluminures et de marginalia délicieuses, que l’on prend plaisir à découvrir. C’est en soi un objet charmant auquel on pardonne sans trop de peine ses défauts.

 

Immersion dans le ghetto

Tu sais, Ranek, soupira-t-elle, notre propre vie est tellement triste, mais devoir vivre les uns sur les autres, assister malgré soi aux agissements des autres, c’est ce qu’il y a de pire : patauger dans tant de saleté, tant de laideur, sans moyen de s’échapper. (p. 539)

Nuit, d'Edgar Hilsenrath, Paris, Le Tripode, 2014.

Nuit, d’Edgar Hilsenrath, Paris, Le Tripode, 2014.

S’échapper. Le lecteur ne le peut pas plus que les personnages de ce livre dense qui jamais ne juge, ni ne donne de leçon. La construction romanesque impeccable montre. Dit. Il ne s’agit évidemment pas d’un documentaire, l’auteur n’est pas « objectif ». Mais son parti pris d’un réalisme total n’en donne pas moins une impression de vérité profonde et glaçante.

Nous sommes en Europe de l’Est, plus précisément en Ukraine, entre 1942 et 1943, dans le ghetto juif de Prokov. Jamais nous ne quitterons ces quartiers en ruine qui sont un monde en soi. C’est l’œuvre de la logique concentrationnaire nazie. Pour en sortir, il faut soit mourir, soit être déporté – certains le sont, mais on ne les suit pas, prisonnier que l’on est du périmètre du ghetto. Tout juste connaît-on leur sort par le biais des récits de ceux qui, par la ruse et la fuite, parviennent à en revenir. Pris au piège de cette souricière immense, grise, froide, sale, nous tournons en rond au fil des déambulations de personnages en quête de nourriture, d’un toit, d’une transaction. De rues boueuses en logements insalubres, d’abris fétides en vestiges de la vie « normale » (le café, le coiffeur, le bordel), nous errons, entourés d’êtres en guenilles, morts en sursis souvent réduits à l’état de corps souffrants. Les saisons défilent, les jours et les nuits, sans plus de dates : elles ont disparu dans ce temps élastique qui est désormais celui de la faim et de la peur. Edgar Hilsenrath sait traduire cette usure, ce délabrement chronologique parallèle à celui des êtres, cette perte des repères qui frappe ceux qui sont parqués à Prokov comme des bêtes. De l’évolution de la guerre, on ne sait quasiment rien, les journaux, évidemment interdits, étant rares et lus avec bien du retard. Les habitants du ghetto vivent ou plutôt survivent dans une sorte d’entre-deux-mondes.

Qui sont-ils, ces habitants ? Des déportés qui se répartissent en deux groupes : ceux qui s’en sortent bien, prospèrent même parfois, grâce au marché noir et aux bonnes relations entretenues avec les soldats roumains et la police juive, et les autres, masse indistincte plongée dans une misère noire où l’on perd jusqu’à son identité (nombreux sont les personnages qui n’ont pas de nom propre). Parmi eux, Ranek, le protagoniste du roman, dont on suit la trajectoire sur près de six cents pages. Disons-le clairement, Ranek n’est pas un héros au sens traditionnel du terme. On ne peut l’aimer. On peine même à avoir pitié de lui, sauf quand l’auteur lui concède une forme de rédemption finale. Pourquoi ce rejet instinctif (qui peut être tempéré par une admiration médusée à l’égard de sa rage de vivre envers et contre tout) ? Parce que l’auteur n’entend pas en faire une victime, ni jouer sur le pathos. Rangez les violons, sortez l’armure (mentale). Car ici, c’est chacun pour soi. Ranek est l’incarnation de ce désir farouche et animal de subsister. Autour de lui, la plupart sont du même acabit, dérangeants à force d’inhumanité. L’auteur, qui a expérimenté la vie confinée du ghetto pendant quatre ans, dresse le tableau d’une abjection absolue, d’une lutte perpétuelle pour la survie et la satisfaction des besoins les plus élémentaires. Et le lecteur d’être horrifié, par les actes comme par les mots. L’absence de sentiment et de morale est d’une violence rare. C’est elle qui heurte le plus, cette indifférence totale, cette insensibilité. Parfois même, c’est la méchanceté pure qui pointe, joie égoïste de voir l’autre souffrir plus que soi, mourir avant soi. Toutes choses qui nous obligent à nous interroger. Sans doute ne vaudrait-on pas mieux si l’on était dans la même situation. Mais il y a comme une stupeur à lire jusqu’où peut descendre l’homme. Ici et là, quelques figures moins inhumaines surgissent, des femmes surtout. Ce sont, pour l’essentiel, des êtres dont la situation est moins intenable : les prostituées, par exemple, qui mangent à leur faim, semblent encore capable d’altruisme. Certains enfants, dont l’innocence perdure au cœur de l’enfer, peuvent attendrir le lecteur. Et puis il y a Deborah. L’exception. La sainte. Capable de tendresse et de dévouement même à l’article de la mort. Deborah dont l’amour maternel fait briller une surprenante lueur d’espoir à la fin de ce cauchemar mis en mots. Non pas l’espoir simplet d’une amélioration du réel, mais celui que l’humanité, malgré tout, puisse subsister, fragile fleur se frayant un chemin au milieu des décombres.

 

(Le roman Nuit a été publié en 2012 aux éditions Attila. Le présent volume en est la version poche, dans la géniale collection « Météores » des éditions Le Tripode.)

 

Pour compléter cette lecture et en apprendre davantage sur les ghettos juifs de la Seconde Guerre mondiale et leur place dans la politique antisémite nazie, on pourra visiter la remarquable exposition Regards sur les ghettos proposée par le Mémorial de la Shoah, à Paris, jusqu’au 28 septembre 2014. À défaut, on pourra aussi consulter le mini-site dédié à cette exposition, qui offre une profusion d’images d’archives (photographies prises tant par les Juifs que par les Allemands), des repères et des textes explicatifs (http://regards-ghettos.memorialdelashoah.org).

 

 

Du rire en livre

L'Affaire est dans le sac en papier, de Boll, Paris, Le Tripode, 2013.

L’Affaire est dans le sac en papier, de Boll, Paris, Le Tripode, 2014.

Premier roman du dessinateur Boll, L’Affaire est dans le sac en papier est un coup de maître. Cette « Affaire » (un meurtre des plus violents), avec un A majuscule s’il vous plaît, saisit le lecteur pour ne plus le lâcher. Non que le suspense soit si palpitant – à vrai dire, la résolution du crime devient vite accessoire. Non, c’est le plaisir de lecture qui tient et retient. On s’amuse, on sourit, on rit même franchement, et l’on poursuit page après page avec délectation, gourmandise. Dans un style enlevé, Boll nous conduit à travers les méandres de la nébuleuse histoire du meurtre de l’infect Jean-Jacques de Tréfond-Trévise. Les enquêteurs comme les suspects, tous typés à outrance, sont l’objet de portraits hilarants. Les premiers, victimes d’une étrange malédiction, tendent à disparaître rapidement dans des circonstances pour le moins originales, tandis que les seconds connaissent des trajectoires… surprenantes. Le tout sur fond de bouleversement social et politique.

Construit comme une mosaïque de récits intercalés, multipliant les focalisations, ce roman excentrique joue avec une inventivité joyeuse sur les codes du roman policier. Et sur les possibilités qu’offrent la mise en page et la typographie. Celle-ci, exceptionnellement mise en valeur dans l’ouvrage, sert le propos avec brio et réveille l’œil. On applaudit le travail de Sandrine Nugue qui a même créé, pour l’occasion, un nouveau caractère, l’Injurial. Insertion de graffitis orduriers et d’extraits de journaux plus vrais que nature, de consignes de sécurité ou de comptes rendus de réunions de copropriété musclées, morceaux de journaux intimes et récits à la troisième personne se croisent et démultiplient les versions d’une même histoire, manifestant la complexité d’un réel que l’on ne perçoit jamais que partiellement. Aiguillonné par ces changements formels et stylistiques, le lecteur ne peut s’assoupir. Il échappe à la monotonie, mère de l’ennui. On eût pu craindre que la fantaisie, la farce même, parfois, lassent à la longue ; eh bien, non. La construction solide d’une intrigue farfelue évite l’écueil de la facilité. De plus, l’écriture extrêmement suggestive – le fait que l’auteur soit dessinateur n’y est probablement pas étranger – pique sans cesse l’imagination du lecteur : il voit les scènes, déroule le film, participe au récit. C’est ainsi qu’est contournée la distanciation souvent générée par des textes trop ouvertement comiques ou tirés par les cheveux. Ce que présente Boll dans ce pavé délirant, c’est à la fois le n’importe quoi et le vrai, des élucubrations et une lecture lucide du monde tel qu’il va.

Gageons que la galerie de personnages qui hantent cette sombre Affaire saura intégrer l’univers de vos amis imaginaires. L’inoubliable « homme à la patère » en tête…