Immersion dans le ghetto

Tu sais, Ranek, soupira-t-elle, notre propre vie est tellement triste, mais devoir vivre les uns sur les autres, assister malgré soi aux agissements des autres, c’est ce qu’il y a de pire : patauger dans tant de saleté, tant de laideur, sans moyen de s’échapper. (p. 539)

Nuit, d'Edgar Hilsenrath, Paris, Le Tripode, 2014.

Nuit, d’Edgar Hilsenrath, Paris, Le Tripode, 2014.

S’échapper. Le lecteur ne le peut pas plus que les personnages de ce livre dense qui jamais ne juge, ni ne donne de leçon. La construction romanesque impeccable montre. Dit. Il ne s’agit évidemment pas d’un documentaire, l’auteur n’est pas « objectif ». Mais son parti pris d’un réalisme total n’en donne pas moins une impression de vérité profonde et glaçante.

Nous sommes en Europe de l’Est, plus précisément en Ukraine, entre 1942 et 1943, dans le ghetto juif de Prokov. Jamais nous ne quitterons ces quartiers en ruine qui sont un monde en soi. C’est l’œuvre de la logique concentrationnaire nazie. Pour en sortir, il faut soit mourir, soit être déporté – certains le sont, mais on ne les suit pas, prisonnier que l’on est du périmètre du ghetto. Tout juste connaît-on leur sort par le biais des récits de ceux qui, par la ruse et la fuite, parviennent à en revenir. Pris au piège de cette souricière immense, grise, froide, sale, nous tournons en rond au fil des déambulations de personnages en quête de nourriture, d’un toit, d’une transaction. De rues boueuses en logements insalubres, d’abris fétides en vestiges de la vie « normale » (le café, le coiffeur, le bordel), nous errons, entourés d’êtres en guenilles, morts en sursis souvent réduits à l’état de corps souffrants. Les saisons défilent, les jours et les nuits, sans plus de dates : elles ont disparu dans ce temps élastique qui est désormais celui de la faim et de la peur. Edgar Hilsenrath sait traduire cette usure, ce délabrement chronologique parallèle à celui des êtres, cette perte des repères qui frappe ceux qui sont parqués à Prokov comme des bêtes. De l’évolution de la guerre, on ne sait quasiment rien, les journaux, évidemment interdits, étant rares et lus avec bien du retard. Les habitants du ghetto vivent ou plutôt survivent dans une sorte d’entre-deux-mondes.

Qui sont-ils, ces habitants ? Des déportés qui se répartissent en deux groupes : ceux qui s’en sortent bien, prospèrent même parfois, grâce au marché noir et aux bonnes relations entretenues avec les soldats roumains et la police juive, et les autres, masse indistincte plongée dans une misère noire où l’on perd jusqu’à son identité (nombreux sont les personnages qui n’ont pas de nom propre). Parmi eux, Ranek, le protagoniste du roman, dont on suit la trajectoire sur près de six cents pages. Disons-le clairement, Ranek n’est pas un héros au sens traditionnel du terme. On ne peut l’aimer. On peine même à avoir pitié de lui, sauf quand l’auteur lui concède une forme de rédemption finale. Pourquoi ce rejet instinctif (qui peut être tempéré par une admiration médusée à l’égard de sa rage de vivre envers et contre tout) ? Parce que l’auteur n’entend pas en faire une victime, ni jouer sur le pathos. Rangez les violons, sortez l’armure (mentale). Car ici, c’est chacun pour soi. Ranek est l’incarnation de ce désir farouche et animal de subsister. Autour de lui, la plupart sont du même acabit, dérangeants à force d’inhumanité. L’auteur, qui a expérimenté la vie confinée du ghetto pendant quatre ans, dresse le tableau d’une abjection absolue, d’une lutte perpétuelle pour la survie et la satisfaction des besoins les plus élémentaires. Et le lecteur d’être horrifié, par les actes comme par les mots. L’absence de sentiment et de morale est d’une violence rare. C’est elle qui heurte le plus, cette indifférence totale, cette insensibilité. Parfois même, c’est la méchanceté pure qui pointe, joie égoïste de voir l’autre souffrir plus que soi, mourir avant soi. Toutes choses qui nous obligent à nous interroger. Sans doute ne vaudrait-on pas mieux si l’on était dans la même situation. Mais il y a comme une stupeur à lire jusqu’où peut descendre l’homme. Ici et là, quelques figures moins inhumaines surgissent, des femmes surtout. Ce sont, pour l’essentiel, des êtres dont la situation est moins intenable : les prostituées, par exemple, qui mangent à leur faim, semblent encore capable d’altruisme. Certains enfants, dont l’innocence perdure au cœur de l’enfer, peuvent attendrir le lecteur. Et puis il y a Deborah. L’exception. La sainte. Capable de tendresse et de dévouement même à l’article de la mort. Deborah dont l’amour maternel fait briller une surprenante lueur d’espoir à la fin de ce cauchemar mis en mots. Non pas l’espoir simplet d’une amélioration du réel, mais celui que l’humanité, malgré tout, puisse subsister, fragile fleur se frayant un chemin au milieu des décombres.

 

(Le roman Nuit a été publié en 2012 aux éditions Attila. Le présent volume en est la version poche, dans la géniale collection « Météores » des éditions Le Tripode.)

 

Pour compléter cette lecture et en apprendre davantage sur les ghettos juifs de la Seconde Guerre mondiale et leur place dans la politique antisémite nazie, on pourra visiter la remarquable exposition Regards sur les ghettos proposée par le Mémorial de la Shoah, à Paris, jusqu’au 28 septembre 2014. À défaut, on pourra aussi consulter le mini-site dédié à cette exposition, qui offre une profusion d’images d’archives (photographies prises tant par les Juifs que par les Allemands), des repères et des textes explicatifs (http://regards-ghettos.memorialdelashoah.org).

 

 

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3 réflexions sur “Immersion dans le ghetto

  1. Chère Chryseia, je me lance enfin pour commenter cet article alors que tu en as publié d’autres depuis ! Je vais noter ce titre sur ma liste car tu me donnes envie de le lire. Ta chronique me fait penser qu’on doit pouvoir rapprocher ce livre du Pianiste de Władysław Szpilman. À confirmer…

      • Ne culpabilise pas ! Il existe tellement de témoignages et de romans sur cette sombre période, qu’on ne sait pas comment prendre la bibliographie ! Et puis, soyons réalistes : nous ne pourrons pas tout lire !

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