Petite conversation avec Benjamin Lacombe

Montpellier, 24 mai 2014.

Avec Benjamin Lacombe, Montpellier, 24 mai 2014.

À l’occasion de la 29e édition de la Comédie du livre à Montpellier, j’ai eu le plaisir de rencontrer Benjamin Lacombe, auteur, illustrateur et peintre. Un entretien en toute simplicité, à la terrasse d’un café. Si vous souhaitez l’écouter, c’est ICI. Sinon, voici la transcription de cette discussion. (La version écrite diffère légèrement de la version orale, afin que la lecture soit plus agréable.)

Chryseia : Benjamin Lacombe, bonjour. Nous allons commencer par la question rituelle : pouvez-vous nous dire qui sont vos auteurs favoris ?

Benjamin Lacombe : Mes auteurs favoris, toutes catégories confondues ? J’en ai déjà illustré certains. Par exemple, j’adore Edgar Allan Poe, que j’ai illustré dans un livre (Les Contes macabres), Victor Hugo aussi (Notre-Dame de Paris), et plus généralement toute la littérature du XIXe siècle. Je pense notamment à Oscar Wilde pour les Anglo-Saxons, ainsi que, en jeunesse, Lewis Carroll. Peut-être qu’un jour, dans pas si longtemps, j’illustrerai Alice au pays des merveilles.

C. : Vous-même, vous écrivez en plus d’illustrer des textes. Comment procédez-vous habituellement ? Est-ce que vous composez d’abord le texte, ou pensez-vous en premier lieu aux images, à l’atmosphère du livre ?

B.L. : Pour moi, l’illustration accompagne le texte, donc le texte doit être à la base. D’ailleurs, dans le mot « illustration », il y a lustrare, un mot latin qui signifie notamment « éclairer ». C’est le rôle de l’illustration : éclairer le texte, sans forcément le paraphraser. Il ne faut pas refaire ce qu’il y a dans le texte. Il faut apporter autre chose, une autre lumière. Certains illustrateurs font des images, un peu au hasard, et ensuite écrivent le texte. Cela peut être intéressant, mais ce n’est pas ma façon de faire.

C. : Parmi les livres que vous avez produits jusqu’à présent, quel est celui dont vous êtes le plus fier ? Celui dont vous avez l’impression qu’il est le plus personnel, qu’il correspond le mieux à vos attentes ?

B.L. : Ce sont trois questions en une ! Il y a à la fois l’idée du livre le plus personnel, c’est-à-dire celui où je me dévoilerais le plus ; là, je pense à un livre, un catalogue d’exposition en l’occurrence, qui s’appelle Memories. Il s’agit d’un livre à tirage très limité sur une exposition présentant des images très personnelles. C’est donc le livre le plus « personnel ». Est-ce pour autant celui dont je suis le plus fier ? Je ne sais pas, parce que c’est un ouvrage limité, dont je ne voulais pas qu’il soit largement diffusé… En revanche, en termes d’écriture, ceux que je préfère sont sans doute L’Herbier des fées et Madame Butterfly. Ce sont des livres qui ont mûri. Et puis, il y a aussi le livre que j’avais le plus envie de faire depuis toujours : Les Contes macabres de Poe, parce que c’étaient des textes qui résonnaient en moi depuis longtemps.

Illustration intérieure de Madame Butterfly (Albin Michel, 2013).

Illustration intérieure de Madame Butterfly (Albin Michel, 2013).

C. : À propos de Madame Butterfly, qui est un magnifique livre-objet à double visage − d’un côté, les illustrations et le texte, de l’autre, une fresque immense que l’on peut déplier sur 10 m − : il est paru dans le département jeunesse de votre éditeur, Albin Michel. Pourtant, c’est une œuvre qui s’adresse aussi aux adultes, voire peut-être d’abord aux adolescents et aux adultes. Pourquoi est-il publié en jeunesse ?

B.L. : Il y a un grand problème dans la littérature illustrée en général. Reparlons du cas des Contes macabres. Lorsqu’il est paru en 2009, c’était l’un des premiers romans illustrés pour adultes depuis très longtemps. Nous avons eu beaucoup de problèmes pour le placer en librairie, car il n’y avait pas d’espace dédié à la littérature illustrée pour adultes. Il y avait tout un travail à faire… Madame Butterfly, je l’ai fait avec Albin Michel. Or, ils n’ont pas de département  « Illustrés pour adultes ». Moi, j’estime qu’un bon livre peut être lu à différents moments de la vie, à différents âges. Ce n’est pas un yaourt, il n’y a pas de date de péremption ! D’ailleurs, pour ce livre-là, comme on peut le remarquer, sur la couverture, il n’y a pas marqué : Albin Michel jeunesse, mais seulement Albin Michel. Il est diffusé et déposé en rayon jeunesse, mais cela ne signifie pas que les adultes ne sont pas conviés à le lire. On peut commencer à le lire à partir de 12 ou 13 ans (en raison du niveau de langue, assez soutenu), mais il n’y a pas d’âge limite.

C. : À propos des Contes macabres, votre premier livre illustré pour adultes : était-ce une commande, ou est-ce vous qui l’avez proposé à des éditeurs ?

B.L. : En fait, moi, je suis très mauvais en commande. Je n’ai fait que trois livres de commande sur les vingt-neuf ou trente que j’ai créés. Donc, non, ce n’était pas une commande, c’était vraiment un désir, et un désir lointain. J’ai lu Poe quand j’avais 11 ans et à partir de ce moment, j’ai eu des images qui me trottaient dans la tête. C’est l’un des premiers projets que j’ai eu envie de faire. J’ai attendu le bicentenaire de la naissance de Poe afin de me laisser le temps de concevoir d’autres livres et, d’une certaine manière, d’être prêt à faire celui-ci.

C. : Y a-t-il un texte, un mythe que vous rêvez encore d’illustrer ou même de réécrire, fût-ce dans un avenir lointain ?

B.L. : Il y en a un certain nombre ! Un certain nombre de textes que j’aimerais illustrer, d’histoires que j’aimerais raconter. Certains sont d’ailleurs en projet. Il y en a un dont j’ai parlé tout à l’heure, Alice au pays des merveilles, que je me suis empêché de faire depuis longtemps parce qu’il y a eu beaucoup de versions qui sont sorties ces dernières années, en particulier suite à la version de Burton qui a lancé une véritable mode. Mais finalement, tous ces livres-là ne correspondent pas à la vision que j’ai de ce texte. J’ai donc peut-être encore quelque chose à apporter, ma vision du texte, du caractère très ambivalent et sulfureux de l’écriture de Lewis Carroll. Car il ne faut pas détacher l’homme de l’œuvre dans ce cas-là. Lewis Carroll a produit un livre d’équilibriste. Il faut se souvenir qu’il a demandé la main d’Alice quand elle avait 12, 13 et 14 ans − c’est tout de même particulier ! C’est un homme qui invitait les enfants, les jeunes filles à poser pour lui. Il a fait des photographies d’enfants qui, lorsqu’on les regarde aujourd’hui, avec le recul… Mais à l’époque, les gens ne voyaient pas les choses sous le même angle : ils voyaient juste des photos d’enfants. Il y a évidemment une dimension sexuelle très forte dans son livre ; mais cela ne veut pas dire qu’il ait jamais franchi le pas. En fait, c’est un peu comme pour Fleming, l’auteur de James Bond : son moyen de ne pas franchir le pas, ça a été l’écriture. Lewis Carroll était un mathématicien. Il vivait dans un monde très codifié, et son métier était sérieux. C’est d’ailleurs pour cela que de Dodgson, il est passé à Carroll, son nom d’emprunt. Cette œuvre, Alice, est en équilibre. Moi, j’y vois bien sûr un tas de dimensions sexuelles. Alice passe son temps à porter des choses à sa bouche, à voir des choses… Pour autant, ce n’est pas un livre sexuel au premier degré. C’est un texte à plusieurs niveaux de lecture, et je pense qu’il est très difficile d’être dans cet entre-deux. Un peu comme Balthus a réussi à le faire en peinture, en étant dans l’évocation et non dans l’ostentatoire ou la provocation. Je ne vois pas une Alice provoc’, hyper gothique, très sexuée ; je vois quelque chose de beaucoup plus ambigu. C’est en tout cas ma vision de ce texte à la fois fou et très contrôlé.

C. : Une dernière question, plus générale : vos œuvres, vos peintures (gouaches, huiles) ont fait l’objet de plusieurs expositions. Vous avez aussi signé cet hiver une collaboration avec la marque École française pour créer des objets (sacs à main, bijoux, carrés de soie, etc.). Souhaitez-vous développer cet aspect de votre création, hors de l’univers du livre ?

Les Contes macabres (Soleil, 2010).

Les Contes macabres (Soleil, 2010).

B.L. : Pour moi, tout cela est lié. Quand on est un créatif, on ne se dit pas : « Mon domaine de création, c’est uniquement celui-là, et toute ma vie, je ne ferai que cela.» Quand on a envie de raconter des histoires et de créer des images qui vont faire ressentir des choses aux gens, on peut utiliser des tas de médiums différents. Ça peut être le livre : vous avez parlé de Madame Butterfly, qui se déplie comme une frise ; il est très différent des Contes macabres, recueil de nouvelles illustrées à forte pagination, qui est à son tour très différent d’albums comme Cerise griotte ou Les Amants papillons, ou de livres-objets. Quant aux objets, comme ceux que j’ai créés dans le cadre de ma collaboration avec École française, ils impliquent un travail sur le tissu, une impression des motifs directement dessus. Cela amène un rapport aux images complètement différent. Un livre, on l’ouvre, on le consulte, on le découvre, on le referme. En revanche, un sac, une trousse nous accompagnent tous les jours, on les a avec nous, ce qui crée un rapport très personnel avec l’image. Ce n’est pas la dimension commerciale qui m’intéresse. C’est pour cela que j’ai choisi une marque qui pratique le « 100% fait en France ». J’ai eu des propositions de marques plus importantes pour faire des produits à très grande diffusion, mais je préfère ce rapport personnel, cet aspect assez exclusif de l’objet. De la même manière, je suis en train de travailler sur des films d’animation ; lorsque l’on voit les choses qui bougent, c’est encore un autre rapport à l’image ! Finalement, tout cela, c’est un même univers qui se développe sous différents médiums, sous différents formats, mais qui, je l’espère, reste cohérent.

C. : Benjamin Lacombe, merci pour toutes ces réponses !

 

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3 réflexions sur “Petite conversation avec Benjamin Lacombe

  1. J`habite a Buenos Aires, Argentina., e M.Lacombe a etè ici, il ya des mois,
    Je n’ai pas eu l’occasion d’aller le voir; mais je le suis a travers Facebook
    Il me plait beaucoup e cet conversation a etè tres interessante.

    merci bien
    Susana Arrieta

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