Art et grivoiserie dans l’Europe renaissante

Les Aventures extravagantes de Jean Jambecreuse, artiste et bourgeois de Bâle. Assez gros fabliau, par Harry Bellet, Arles, Actes Sud, 2013.

Les Aventures extravagantes de Jean Jambecreuse, artiste et bourgeois de Bâle. Assez gros fabliau, par Harry Bellet, Arles, Actes Sud, 2013.

Roman historique érudit et truculent, ces Aventures nous entraînent dans l’Europe renaissante. De l’Allemagne à la Suisse, la France et l’Italie, nous suivons le parcours initiatique du jeune Jean Jambecreuse, ymagier de son état comme il le dit lui-même, animé de l’ambition de devenir peintre – nous sommes en 1515 et le statut d’artiste commence à émerger, concurrent de celui d’artisan qui prévaut au Moyen Âge. Au fil de rencontres plus ou moins heureuses, Jean Jambecreuse affirme son art, apprend le latin, change de nom (appelez-le désormais Ioannes Holpenius) et se trouve bien malgré lui mêlé à une sombre histoire de bulle papale sulfureuse tombée entre de mauvaises mains. À ses côtés, nous croisons un mercenaire agitateur politique, des imprimeurs, des ymagiers, un professeur et un inquisiteur dominicain, un prince-évêque, Léonard de Vinci, dont Jean Jambecreuse veut être l’élève, et Salai, le protégé du vieux maître, Érasme, François Ier, Léon X, mais aussi des prostituées, des gardes suisses, un espion du Levant, et tant d’autres figures constitutives de ce monde en pleine mutation ! Grandeurs et misères, victoires et déboires se succèdent pour le protagoniste que nous quittons finalement bon bourgeois de Bâle et peintre intégré dans une corporation.

L’histoire, pleine de rebondissements et de trouvailles, est en soi plaisante ; mais elle n’est pas le seul atout de ce livre. Les informations profuses sur l’époque (architecture et urbanisme, techniques de la peinture et de l’imprimerie, situation sociopolitique, mouvements religieux, essor de l’humanisme, etc.) lui ajoutent un intérêt indéniable : on a l’impression d’être immergé dans ce monde à la fois proche et lointain. Et toujours, la blague côtoie le sérieux, comme la trame de la grande histoire accueille les fils de la fiction. Enfin, c’est le vocabulaire, d’une inventivité extraordinaire, qui séduit le plus vivement : cela sent Rabelais, par le ton et par le mot. Le fabliau médiéval aussi (des fabliaux sont d’ailleurs cités par les personnages du roman, mise en abîme à la fois un peu facile et cependant fort heureuse). Il faudrait pour bien faire un dictionnaire à portée de main ! Dommage que tous ces mots savoureux ne restent pas en mémoire, car ils offriraient aux conversations en société un certain sel.

Crudité, grivoiserie, amoralité joyeuse et « choses du ventre » constituent ainsi une facette de ce texte qui dégourdit d’autre part les neurones en intégrant ici et là des citations et expressions latines (eh, c’est que nous sommes dans une ville d’imprimeurs et de gens cultivés !). C’est intelligent et léger, jusque dans les notes finales où Harry Bellet, en honnête homme, rétablit quelques faits par rapport auxquels il a pris des libertés.

L’auteur indique à la fin du récit qu’une suite devrait paraître Espérons !

Ah, au fait, Jean Jambecreuse, alias Ioannes Holpenius, est plus connu sous le nom de Hans Holbein !

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