Fascinations du macabre

Si Une Charogne de Baudelaire vous paraît répugnant, si les descriptions de corps en décomposition vous retournent l’estomac, ne vous aventurez pas du côté des écrits de Jean-François Elslander. Si au contraire vous avez un faible pour le roman décadent, le macabre et la langue profuse du XIXe siècle finissant, c’est un auteur pour vous !

Mais, me demanderez-vous, qui est ce monsieur Elslander ? Un instituteur belge, anarchiste à ses heures perdues, dont les écrits de jeunesse – ceux précisément dont il sera ici question – ont parfois compromis la carrière. Il n’a écrit que peu d’œuvres de fiction, et seules ses premières productions ont la saveur âcre du roman fin-de-siècle. Encore largement méconnues, elles sont restées introuvables jusqu’à la fin du XXe siècle, sinon dans leur édition originale, chez Kistemaeckers. Ainsi, seuls les amateurs éclairés, mus par un zèle littéraire confinant à la manie, avaient accès à cette œuvre originale. Heureusement, deux titres furent finalement réédités : Rage charnelle, le premier roman d’Elslander, fut accueilli par la fameuse Bibliothèque décadente des éditions Séguier en 1995, et Le Cadavre, récit bref, parut chez l’Arbre vengeur en 2013. 

Plus d’excuse, donc, pour ignorer ces deux fleurs du mal.

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Le Cadavre, par Jean-François Elslander, Talence, L’Arbre vengeur, 2013.

Commençons par Le Cadavre. L’histoire est fort simple, et pourrait se résumer ainsi : un être qui meurt de peur, un autre qui subit une étrange hantise. Tout se noue autour de maux intérieurs, imaginés, d’une conscience qui perd pied. Dans une langue riche et outrée, l’auteur peint un réel informé par l’âme d’un individu tourmenté, et le lecteur se trouve prisonnier de cette vision. Elslander est classé parmi les naturalistes, mais disons-le tout de suite, ce naturalisme-là flirte avec le fin-de-siècle et s’égaille aux frontières du fantastique. Voyez cette nature omniprésente, force animée qui semble interagir avec les humains :

« Le ciel fuyait devant la fureur rageuse de l’ouragan.

D’un côté de l’horizon invisible montait sans cesse, avec une lenteur menaçante, une immense nappe funèbre qui se déployait, s’élargissait, se mouvait silencieusement, courbait au-dessus de la terre mille bras tordus, comme si elle s’apprêtait à l’étreindre, à l’étouffer, à l’ensevelir dans ses replis humides et froids.» 

Alléchés ? Il vous en coûtera 9 euros pour lire la suite. C’est cher, oui, mais quand on aime… Et puis, ce petit livre est bien fait, son papier est agréable. Seule la couverture ne convainc pas, qui évoque un polar contemporain plus qu’un récit décadent d’âge vénérable.

Passons à présent au plat de résistance : Rage charnelle. Comment est-il possible que l’édition Séguier (qui souffre, hélas, de coquilles) ne soit pas épuisée, presque vingt ans après sa sortie ? Il s’agit pourtant d’une pépite. De nouveau, l’intrigue est minimaliste : un homme des bois, Le Marou, tout de sensualité animale, est obsédé par Madeleine, la fille de sa maîtresse décédée (sous ses assauts, semble-t-il) ; son obsession quasi incestueuse conduit les deux personnages à leur perte. Le roman déroule l’histoire de ce désir enragé et de ses effets : hallucinations, souffrances physiques et psychiques, déchaînement catastrophique de violences et destruction finale. Le style, boursouflé d’adjectifs, tout en excès et débordements, épouse à merveille le rythme des fièvres charnelles qui saisissent Le Marou. L’ensemble est parfaitement malsain, morbide, saturé de macabre. Le lecteur en éprouve une forme de claustrophobie, coincé qu’il est dans la tête de cet être fruste et brutal. Qui tourne en rond. Ou plutôt, en spirale, descendante, au fil du mal qui gangrène son esprit. La composition du roman est admirablement adaptée au sujet : elle rend compte, par son aspect répétitif, de cette itération aliénante. On peut cependant distinguer une évolution en trois temps : d’abord, celui du ressassement du désir, quand le protagoniste lutte encore. Puis vient le temps de la fuite (réelle, de la jeune Madeleine, et symbolique, de la raison du Marou). Pour mieux marquer l’effritement lent de la part rationnelle de l’âme du Marou, l’auteur peint de splendides tableaux qui ne sont pas sans rappeler les visions d’Ensor, un de ses contemporains. Enfin vient le temps de l’animalité pure, quand Le Marou, désormais moins qu’humain, capitule et se laisse emporter par sa folie érotique et la fascination morbide de la mort(e). Ces trois degrés jusqu’à l’abjection totale ont comme pivots deux chapitres (VI et XII) où, comme par hasard, l’auteur centre son attention – et la nôtre – sur la victime (mais Le Marou ne l’est-il pas, lui aussi ?), Madeleine.

Vous l’aurez compris, Éros et Thanatos sont au cœur du livre, non comme un doux prétexte à d’exquises peintures, mais comme une réalité prise dans toute sa matérialité (je vous laisse découvrir les scènes de nécrophilie). Mais il y a aussi, latente, une dimension tragique, un souffle immense qui convoie l’idée de fatum. Les deux personnages semblent conscients du déterminisme (naturalisme, naturalisme…) funeste qui les lie.

Rage charnelle, par Jean-François Elslander, Paris, Nouvelles Éditions Séguier, 1995.

Rage charnelle, par Jean-François Elslander, Paris, Nouvelles Éditions Séguier, 1995.

 

« L’épouvantable certitude de l’événement attendu, le péril qui sature l’atmosphère, augmentent sans cesse son inquiétude et son malaise. Elle voudrait voir le danger, se sachant le courage de le braver ; elle voudrait pouvoir lui courir sus, pour le vaincre ou être vaincue par lui. L’impassible solitude qui l’entoure est plus angoissante, mille fois, que l’attaque la plus terrible ; il lui semble que tout s’est ligué contre elle, que les choses mêmes la conduisent, la poussent en avant, préparent l’agression qui se trame là, quelque part : elle devine partout une hostilité sourde, une haine cachée.»

Contre toute attente peut-être, ce roman qui paraissait se complaire dans l’atrocité et la perversion offre la possibilité d’une lecture philosophique, mythologique aussi. Sous le vice, la pourriture, il y a une histoire d’amour et de haine, de vengeance et de destinée, qui ne déparerait pas les grands mythes classiques. Entre Le Marou et Madeleine, c’est une guerre des sexes sans merci, une lutte surhumaine, un duel par-delà la mort…

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Une réflexion sur “Fascinations du macabre

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