Charcot et le grand théâtre de l’hystérie

Invention de l'hystérie. Charcot et l'iconographie photographique de la Salpêtrière, par Georges Didi-Huberman, Paris, Macula, 2012.

Invention de l’hystérie. Charcot et l’iconographie photographique de la Salpêtrière, par Georges Didi-Huberman, Paris, Macula, 2012.

Il est des mots plus évocateurs que d’autres. « Hystérie » est de ceux-là. L’hystérie, ce mal essentiellement féminin semble indiquer son nom (« hystérie » vient du grec ὑστέρα, matrice). Une maladie mystérieuse et qui le reste : nous ne la cernons toujours pas vraiment lorsque nous refermons ce gros volume ! Mais il est vrai qu’éclairer la nature exacte de cette affection n’est pas son propos. Il n’en livre pas moins, au fil des pages, des aperçus éclairants des manifestations souvent spectaculaires de cette étrange maladie. Et, surtout, il découvre les enjeux de son étude par des hommes.

Dans cette cinquième édition, revue et augmentée, d’un essai paru en 1982, Georges Didi-Huberman se penche sur l’image de l’hystérie, sa mise en spectacle à l’époque de Jean-Martin Charcot. Mêlant données scientifiques, concepts psychanalytiques et philosophiques, approche linguistique et éléments d’esthétique, il scrute les rapports complexes qui unissaient les médecins et leurs patientes hystériques, met en lumière la connivence et la haine, le jeu (inconscient ?) et la quête de vérité, la science et l’art qui, tour à tour, entrent en scène dans cette aventure scientifique. C’est passionnant, mais assez difficile d’accès : la pensée de Freud, jeune contemporain de Charcot, est largement convoquée, et certaines subtilités du raisonnement risquent d’échapper aux non-spécialistes. Qu’importe ! On dévore malgré tout cet essai à l’écriture exigeante, car il fait jaillir mille et un questionnements.

Nous voici donc à la Salpêtrière, « ville des femmes incurables », sorte d’enfer où sont enfermées les malades, les criminelles, les vagabondes, les malformées, les aliénées, etc. Près de trois mille âmes souffrantes au début des années 1870. C’est dans cet univers à part que va officier Charcot. C’est là qu’il va redécouvrir l’hystérie, la séparer de l’épilepsie et des autres maladies mentales. La nommer. L’étudier sous toutes les coutures, notamment lors des fameuses « leçons du mardi » grâce auxquelles il entend « faire toucher du doigt » la douleur de l’hystérique et montrer « tous les caractères » de son mal (ce sont ses termes).

Parmi les innovations liées à l’étude et au traitement de l’hystérie sous le règne du maître, il y a la photographie, sujet premier de l’essai de Georges Didi-Huberman, même s’il n’apparaît qu’en sous-titre et non sur la couverture du livre. L’auteur revient sur les origines de la photographie clinique, sur la valeur scientifique immense que l’on accorda à ce médium tout au long de la seconde moitié du XIXe siècle. On découvre que la fascination pour les images de difformités ou de monstres humains a commencé très tôt, de même que le fait de photographier des aliénés, de leur tirer le portrait, comme aux criminels. On apprend aussi qu’un certain docteur Baraduc se passionnait pour l’étude de l’aura, « trame lumineuse du temps, la lumière intrinsèque de l’affect d’un sujet photographié », et qu’il s’est évertué à la capturer par le biais de l’image photographique. À la même époque à peu près, un certain Secondo Pia fait connaître au monde entier un négatif d’une photographie du suaire de Turin révélant le visage du Christ… À la Salpêtrière, la photographie médicale commence avec Paul Regnard, qui réalise notamment des clichés de la patiente vedette de Charcot, Augustine (en fait, elle n’apparaît pas toujours sous le même nom dans les archives, mais c’est avec ce prénom qu’elle est passée à la postérité). Albert Londe lui succède, qui dirige le très officiel service de photographie clinique de l’hôpital. Le but avoué des médecins et du photographe est scientifique, bien sûr ; on entend montrer de manière objective la maladie et ses effets. Mais… Le livre explore l’envers du décor, déconstruit le système et expose la terrifiante réalité : l’Iconographie photographique de la Salpêtrière, puis surtout la Nouvelle Iconographie photographique de la Salpêtrière, publications réservées à un public de spécialistes, apparaissent comme résultant de procédures qui confinent à la manipulation, voire à la torture. Ces clichés sont l’aboutissement de pratiques qui, aujourd’hui, choquent. Doctes messieurs expérimentant sur le corps de l’hystérique, parfois en public (les « leçons du mardi »), hypnotisant les patientes pour reproduire à l’envi symptômes et crises, les soumettant aux traitements électriques, les droguant… et prenant des photos du résultat, avec une mise en scène et une standardisation croissantes. Les femmes hystériques sont des cobayes, d’abord consentantes sans doute, fières d’être distinguées d’entre la masse informe des internées de la Salpêtrière, soucieuses de ne pas retomber dans cette misère anonyme. L’auteur analyse le charme et le phénomène de transfert qui lient alors la patiente à son médecin. Mais ensuite, elles se trouvent en quelque sorte prises au piège d’une logique vicieuse qui finit par rattraper Charcot et son équipe. La patiente doit reproduire les attaques, sa maladie doit se plier aux besoins du spectacle, se conformer aux attentes des médecins, d’une certaine manière. Comment combattre cette inflexion pernicieuse ? Comment retrouver la vérité première du mal ? Le médecin réputé, l’homme aux guérisons miraculeuses, l’inventeur de l’hystérie se voit de plus en plus contesté dans les dernières années de sa vie. On lui reproche d’avoir nourri l’hystérie, de l’avoir cultivée plutôt que de l’avoir soignée. Il nie, s’entête. Mais il est indéniable que le grand théâtre parisien de l’hystérie disparaît avec lui. Augustine, la vedette du show, a fait de même, qui s’est éclipsée un beau jour, enfuie, partie sans que l’on sache où.

Si la postface, ajoutée pour la présente édition, s’éloigne franchement de l’hystérie et de Charcot pour traiter de la sublimation et de l’image du point de vue psychanalytique, les annexes sont en revanche très intéressantes. Elles regroupent des extraits d’écrits des docteurs Charcot, Bourneville et Richer, du photographe Albert Londe, etc., auxquels l’auteur fait référence dans son essai. Elles offrent ainsi au lecteur le point de vue des acteurs de l’« invention de l’hystérie ».

N.B. Une sixième édition de cet ouvrage est parue en 2014, toujours chez Macula.

Pour ceux que le sujet intrigue et qui l’ignoreraient, Alice Winocour a réalisé en 2012 un film proposant une lecture personnelle de la relation entre Augustine et Charcot (Augustine).

Advertisements

Une réflexion sur “Charcot et le grand théâtre de l’hystérie

  1. Chère Chryseia, comme tu le sais, je consulte deux blogs pour piocher des idées de lecture : le tien et la République des Livres. C’est donc sur les conseils de Pierre Assouline que je viens de lire « La Sonate à Kreutzer » de Tolstoï. L’article est ici : http://larepubliquedeslivres.com/qui-la-faute/ Pour l’instant, je n’ai pas lu les « réponses » à Tolstoï écrites par sa femme et son fils, mais c’est au programme ! Toute cette introduction pour en arriver à l’hystérie et à Charcot, qui m’avaient intriguée ici, mais que j’ai retrouvés dans « La Sonate à Kreutzer ». Un personnage de Tolstoï donne, en effet, sa propre interprétation des causes de l’hystérie féminine. Bref tout se recoupe !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s