Quand deux maîtres s’écrivent

Au fond quels tourmentés nous sommes, mon pauvre ami, et combien misérables d’être venus si tard dans la veulerie de ces temps…

Correspondance Jean Lorrain - Joris-Karl Huysmans, suivie de poèmes, dédicaces et articles, Tusson, Du Lérot, 2004.

Correspondance Jean Lorrain – Joris-Karl Huysmans, suivie de poèmes, dédicaces et articles, Tusson, Du Lérot, 2004.

Ces mots, Jean Lorrain les écrit à Joris-Karl Huysmans dans une lettre datée du 17 avril 1891. Fichtre, que l’on aimerait, nous, avoir vécu en cette époque ! pour ce qui touche au monde littéraire et artistique du moins. Dans ce ravissant petit livre au papier doux comme une aile d’ange, les lettres de deux écrivains exceptionnels nous peignent un temps, une société qui font partie de l’histoire littéraire : ceux des années 1884-1903 (ce sont les bornes temporelles de la correspondance ici rassemblée), ô combien fertiles en œuvres remarquables. C’est un réel bonheur de s’immerger dans le style et la verve de Lorrain et de Huysmans, le premier étant plus présent que le second dans l’ouvrage.

Le livre s’ouvre sur une introduction bien conçue qui conte l’amitié entre Jean Lorrain et Joris-Karl Huysmans, de sept ans son aîné. Tout commence avec la ferveur passionnée du jeune Normand envers l’auteur d’À Rebours, publié au printemps 1884. S’installe ensuite une sincère complicité entre les deux hommes, une camaraderie d’auteurs partageant nombre de vues, qui s’effrite peu à peu lorsque Huysmans se convertit et change d’existence. La fin, comme souvent dans les histoires d’amour et d’amitié, est aigre, et marquée par quelques affaires dont on nous explique les grandes lignes. Tout au long de l’introduction, Éric Walbecq, qui présente et annote les textes de cette édition, appâte savamment le lecteur en lui servant de savoureuses citations.

Nous entrons ensuite dans le vif du sujet : les lettres échangées entre les deux hommes. Lorrain est un admirateur enthousiaste. Dans une missive adressée à Charles Buet en 1885, il dit, à propos du créateur de Des Esseintes : « Oh ! celui-là, c’est le régal suprême. Suis encore sous le charme, presque amoureux, vraiment, de cette pourriture exquise et de ce cérébral idéalisé.» Pendant plusieurs années, les messages échangés soulignent la reconnaissance réciproque de leur talent par les deux hommes, et l’amitié apparemment franche qui les unit. Parfois, on peine à suivre Lorrain quand il évoque la vie littéraire contemporaine ; eh ! c’est que nous ne sommes pas suffisamment familiers des textes et des personnes dont il est question. Cependant, les notes de bas de page charitablement proposées par monsieur Walbecq sont d’un grand secours. Au fil des courriers, on rêve aux dîners d’artistes du temps : Maupassant, Huysmans, Richepin, Mendès, Rops, Mirbeau, Lorrain, Moreau, ah ! n’en jetez plus, nous salivons de jalousie. Les deux hommes parlent aussi de leurs soucis de santé, de leurs problèmes financiers, de leurs aventures éditoriales. C’est tout l’intérêt d’une correspondance : dévoiler un peu de cette intimité qui rend les grandes plumes plus humaines et, souvent, encore plus captivantes, fût-ce par la découverte de leurs petitesses et de leurs défauts. Puis, insensiblement, le fossé se creuse entre un Huysmans en pleine conversion et un Lorrain qui persiste et signe dans sa voie (de vie et d’écriture). Au début, la sympathie subsiste, l’intérêt pour les écrits de l’autre aussi. Huysmans écrit ainsi à Lorrain, le 29 juillet 1901 : « Je crois très franchement que votre littérature reste le plus sérieux de mes vices. J’ai beau être loin maintenant, je ne puis m’empêcher de savourer les odorantes saumures dans lesquelles marine l’âme de M. de Phocas. Tous les au-delà de la chair exténuée et des vices pourtant si courts s’incarnent en ce mystérieux être. L’implacable notateur des typhoïdes d’âmes que vous faites.» Mais, d’une ellipse temporelle à l’autre (on a parfois peu de lettres pour une année), l’écart s’affirme. Jusqu’à la rupture finale, amère du côté de Lorrain qui se sent trahi.

La dernière partie du livre est composée d’annexes rien de moins que vaines. On y trouve des poèmes dédicacés et deux lettres reproduits en couleur, qui permettent de voir l’écriture des deux auteurs (cher lecteur adorateur de l’écriture manuscrite des écrivains, te voilà satisfait). Vient ensuite la liste des envois (connus) d’ouvrages entre Lorrain et Huysmans, avec les dédicaces qui les accompagnent : comme les lettres, celles-ci manifestent l’évolution des rapports entre les deux écrivains. Enfin sont rassemblés des poèmes et des articles de Lorrain, mines de beautés et de trouvailles parfois piquantes. Quel génie de la formule, en effet, que celui d’un homme qui raillait, par exemple, « la psychologie d’alcôve et de théière de M. Paul Bourget » !

Bref, sans la moindre pitié pour nos appartements déjà saturés de livres, cette Correspondance nous incite à nous procurer sans plus tarder tout Lorrain et tout Huysmans. Vaste projet !

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