Du merveilleux médiéval au merveilleux pictural

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Chrétien de Troyes. Yvain ou le Chevalier au Lion, Lancelot ou le Chevalier de la Charrette illustrés par la peinture préraphaélite, Paris, Diane de Selliers, 2014.

C’est une tradition saisonnière. Un mal qui frappe les bibliophiles l’automne venu. Comme une démangeaison intellectuelle, une impatience : que sera le nouveau Diane de Selliers ? On l’attend, on l’espère, et l’on n’est jamais déçu. Là est le miracle.

Cette année ne fera pas exception. Le cru 2014 est d’une beauté renversante. Après le remarquable Éloge de la Folie d’Érasme illustré par la peinture de la Renaissance du Nord paru en 2013, érudit et peut-être intimidant pour certains, le nouveau venu semble rassurant, accessible à tous. Ce qui n’enlève rien à sa valeur. C’est simplement que le sujet choisi et son illustration ont un aspect populaire, cet adjectif étant pris sans aucune connotation péjorative. Les chevaliers de la Table ronde et la peinture de la fin du XIXe siècle n’effraient pas, ils font rêver. À juste titre. Et dans cette édition, l’harmonie générée par le rapprochement des romans de Chrétien de Troyes et la peinture préraphaélite est envoûtante.

Entrons dans le détail de la composition de l’ouvrage, textes et images.

Chrétien de Troyes, dont tout le monde a entendu parler, peu ou prou, est l’un des pères de la littérature française. On lui doit divers types d’œuvres, dont les plus fameuses sont incontestablement celles liées au cycle arthurien. Chrétien a en effet su « mettre en roman », c’est-à-dire en langue romane, la matière de Bretagne, mélange de légendes celtiques et chrétiennes, et la rendre célèbre. Le succès fut immédiat et ne s’est ensuite jamais démenti. Dans ce livre sont rassemblés deux de ses romans arthuriens, Yvain ou le Chevalier au Lion et Lancelot ou le Chevalier de la Charrette. Ils forment un diptyque et présentent deux modèles de chevalier, l’un tourné vers la quête de gloire héroïque, l’autre vers l’accomplissement amoureux. Ils manifestent aussi un infléchissement de la légende celtique vers la littérature courtoise, en particulier Lancelot. Grâce soit rendue à l’éditeur qui met en lumière ces textes fondateurs du roman médiéval occidental. La mise en page très réussie et élégante encouragera peut-être les lecteurs à découvrir ces œuvres trop peu lues de nos jours. Car il faut reconnaître que leur présentation en livres de poche ou dans les éditions scientifiques est souvent rébarbative… Ici, le lecteur peut se laisser emporter par les aventures aux mille rebondissements, goûter les dialogues et les descriptions, tout en admirant les images qui ont la part belle dans le volume et séduisent immédiatement.

Nul besoin en effet d’être spécialiste pour apprécier l’esthétique préraphaélite : elle charme, telle une fée. Ces artistes, groupés derrière Rossetti, Morris, Burne-Jones, ont réinventé le Moyen Âge, ils l’ont fantasmé, informé à leur gré, s’inspirant notamment de leur lecture de Thomas Malory, auteur au XVe siècle d’une somme arthurienne intitulée Le Morte d’Arthur, ou des poèmes de leur contemporain Alfred Tennyson. Dans leurs représentations infiniment belles et gracieuses, ils ont placé des symboles, des allégories, des idéaux qui leur étaient propres mais trouvaient dans ce passé mythique et chevaleresque un écho parfait.

Non content d’éblouir le lecteur, cet imposant volume sous coffret (et le coffret est en soi une merveille !) rassemble des textes qui permettent d’en apprendre davantage sur l’œuvre médiévale, avec l’introduction de Philippe Walter, grand spécialiste du sujet, et sur les préraphaélites, avec l’introduction de l’historienne de l’art Laurence des Cars et les annexes scientifiques. Grâce à eux, on comprend mieux la parenté des valeurs qui unissent par-delà les siècles les préraphaélites au monde arthurien ; on apprécie davantage la recherche d’exactitude historique des peintres, et leur amour de la littérature médiévale ou inspirée par les légendes médiévales. Espérons donc que les heureux possesseurs du livre ne se contenteront pas de l’exposer sur les (solides) rayons de leur bibliothèque : c’est en le lisant qu’ils pourront s’immerger dans la spiritualité et l’ineffable poésie de l’ensemble.

Ici, le lien vers la présentation du livre sur le site de l’éditeur, où vous pouvez notamment feuilleter l’ouvrage.

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