Il était une fois… une fée fin-de-siècle

Sonyeuse, de Jean Lorrain, Paris, Séguier, 1993.

Sonyeuse, par Jean Lorrain, Paris, Nouvelles Éditions Séguier, 1993.

Sonyeuse, c’est un domaine merveilleux, « jardin-fée » où dort un pavillon Louis XIII. Propriété du marquis du même nom, ce lieu enchanteur est vide jusqu’au jour où la petite ville normande de S… apprend avec émoi qu’il a été loué à un couple d’Anglais, lord et lady Mordaunt. La médisance, la jalousie peut-être et la curiosité des bourgeois de la morne ville provinciale (décrite avec un talent insolent) accueillent ce couple étrange et distant, la femme, d’une beauté presque surnaturelle, et son compagnon, que l’on dit trop jeune pour être le père de sa fille, la fragile Hélène. Mais l’histoire va tourner à la tragédie, comme nous le dit d’emblée le narrateur.

Qui est-il ? Un double de l’auteur, à qui il emprunte une enfance normande, une mère aimante et aimée, une sensibilité exacerbée. Aujourd’hui adulte, il se ressouvient d’un épisode marquant de sa jeunesse, qui a laissé en son esprit comme une hantise sourde et mélancolique. Il raconte surtout sa fascination pour lady Mordaunt, Viviane des temps modernes qui est perçue par l’enfant comme intrinsèquement différente – une différence de nature, d’espèce même – de sa mère ou des femmes de son entourage. Une créature légendaire dont le destin ne pouvait être commun.

Le récit est narré avec un art consommé. D’abord parce que tout est décrit de l’extérieur, par le biais des impressions de l’enfant ou des discussions entre adultes. Cela permet d’entourer d’ombres persistantes les nouveaux occupants de Sonyeuse. Les soupçons d’adultère, les conjectures sur les causes du drame ne sont ni confirmés, ni infirmés, laissant le champ libre à l’imagination, la nôtre comme celle des spectateurs normands de la tragédie. Ensuite parce que le récit est ponctué de commentaires du narrateur qui analyse ses propres souvenirs et les conséquences de cette aventure sur son existence et sa psyché. Enfin parce que l’histoire, alors même qu’elle est ancrée dans un contexte réaliste, emprunte à la matière de Bretagne quelques-uns de ses sortilèges. C’est Brocéliande qui affleure dans la Normandie du XIXe siècle. Jean de Palacio, maître ès littérature décadente et auteur de la longue préface de ce volume, décrit ainsi ce mélange heureux : « La nouvelle de Lorrain est bien construite sur cette irruption de la vie moderne dans un passé figé, alliant les conditions d’un conte féerique intemporel (grille ouvrant sur un parc abandonné, vieille demeure un peu mystérieuse) et d’une chronique contemporaine (amours adultères et enlèvement d’enfant).»

Il y a, dans ce conte de passion et de vengeance, du Barbey d’Aurevilly. Il y a aussi la sensualité propre aux récits fin-de-siècle, et le goût symboliste et décadent pour la chevelure, animale, ondoyante, d’or et d’ambre, et le macabre, qui s’épanouit ici dans un bouquet final. La dimension picturale du texte est également évidente : le fait que l’auteur commence son récit, dans la version revue et corrigée de 1903 ici reproduite (la première version de la nouvelle était parue en 1891), par un prologue qui le place dans un salon de peinture n’est pas innocent. Moreau, Whistler, Burne-Jones, d’ailleurs cités dans le texte, viennent à l’esprit du lecteur au fil des pages. Et puis il y a Antonio de La Gandara, dédicataire de la nouvelle, dont deux portraits brièvement décrits servent de portes au souvenir…

En complément de ce petit bijou littéraire, on trouvera dans les annexes divers écrits, dont quatre poèmes qui témoignent de la prégnance de la figure de Viviane dans l’imaginaire de Lorrain. Une Viviane-Salomé qu’il n’est alors pas le seul à chanter…

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