Juan José Saer ou le vertige métaphysique

L’inconnu est une abstraction ; le connu, un désert ; mais le connu à demi, l’entr’aperçu, est le lieu parfait où faire onduler désir et hallucination.

L'Ancêtre, par Juan José Saer, Paris, Le Tripode, 2014.

L’Ancêtre, par Juan José Saer, Paris, Le Tripode, 2014.

Bien que son œuvre soit louée par les universitaires et les critiques, l’écrivain argentin Juan José Saer (décédé en 2005 à Paris) demeure relativement peu connu en France. Il est pourtant de ces auteurs dont l’écriture et la pensée captivent immédiatement. Refusant toute médiocrité, explorant divers genres, il s’est attaché à interroger l’écriture et la littérature autant que le monde dans lequel nous vivons.

Dans L’Ancêtre, splendide roman paru pour la première fois en français en 1987 et réédité par le Tripode en 2014, Saer peint le destin d’un homme, orphelin qui se fait mousse et part pour les Indes où il est capturé par une tribu indigène. Après avoir été, pendant dix ans, captif – mais l’est-il vraiment ? – de ces étrangers fascinants qu’il observe avec curiosité, tel un anthropologue-philosophe, le narrateur est libéré et recueilli par des compatriotes, qui lui sont à leur tour devenus étrangers. En quelques pages, l’auteur analyse avec brio les ressorts du rapport de l’être à la langue et à la culture, posant l’air de rien toute une série de questions fondamentales. Traversant pour la seconde fois l’océan Atlantique, le narrateur s’en revient en Espagne où se poursuit son existence, errante sinon erratique, privée de point d’ancrage. Il séjourne d’abord dans un monastère, où il se lie d’amitié avec le père Quesada, père qui porte bien son nom tant il joue, pour l’égaré, un rôle paternel, lui permettant de se réapproprier son identité, sa langue, et de se cultiver. Le narrateur n’en demeure pas moins isolé, séparé des gens qui l’entourent, étranger à tout et à tous, comme si nulle part il ne pouvait être à sa place. Cette solitude totale, maladie incurable, est inhérente au personnage d’un bout à l’autre du récit. Quittant le monastère après la mort de son mentor, le narrateur rejoint une troupe de théâtre itinérante. C’est l’occasion d’une mise en abîme de son propre rapport au monde et à sa vie même : tout n’est que paraître, représentation, songe baroque. Le succès attend celui qui sert aux spectateurs les mensonges qu’ils souhaitent entendre. Mais les années passent et le narrateur reprend la route, pour devenir imprimeur. Nous parvenons alors à la fin de son existence, présent de la narration qui le montre, très âgé, occupé à rédiger ses mémoires pour consigner l’aventure américaine. Car ce fut là sa naissance véritable. Car c’est là que réside le sens de son existence. Dans cette dernière partie du roman, le ton est résolument philosophique. L’inquiétude métaphysique des Indiens, leur rapport au monde, leur langue qui marque aussi bien le doute radical qu’une anxiété profonde, désespérée, sont évoqués par un narrateur qui semble désormais en mesure de les interpréter, comme si leur vérité profonde jaillissait des souvenirs accumulés, mûris, exprimés enfin. Sans que cela génère le moindre triomphalisme, la moindre satisfaction. La mélancolie demeure, accompagnée de cette insondable solitude de l’être, d’une justesse extraordinaire :

La mort et les souvenirs en cela se révèlent égaux. Ils sont, pour chaque homme, uniques, et ceux de nous qui croient avoir, pour les avoir vécus dans une même expérience, des souvenirs communs, ne savent pas qu’ils ont des souvenirs différents et qu’ils sont condamnés à la solitude de ces souvenirs comme à celle de leur mort. Ces souvenirs sont, pour chacun, comme un cachot où il est enfermé de la naissance à la mort.

Laissez-vous emporter par ce texte-fleuve au cours serein et continu (on ne trouve ni chapitres ni parties dans ce roman). Du microcosme que constitue le village indien au firmament vers lequel se tournent les âmes, de la peinture du quotidien dans ce qu’il a de plus matériel (songeons à la scène du banquet anthropophage) à l’élévation poétique, il n’y a pas même un pas, plutôt un glissement insensible, subtil, qui lie toute chose dans cette œuvre absolue servie par une traduction exceptionnelle.

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