L’attaque de la barbe géante

La Gigantesque Barbe du mal, par Stephen Collins, Cambourakis, 2014.

La Gigantesque Barbe du mal, par Stephen Collins, Cambourakis, 2014.

D’abord, on songe à des jeux de mots, tous plus navrants les uns que les autres, pour faire l’éloge de cette bande dessinée (roman graphique ? hybride des deux ?) parue en Angleterre en 2013 et aujourd’hui traduite en français : « Une B.D. au poil » ; « Une lecture rien moins que barbante »… Puis, jugulant ces envies puériles, on se dit qu’il faut présenter cette petite merveille un peu plus sérieusement.

Petite n’est d’ailleurs pas le mot : le livre, grand format relié, vous attend de pied ferme avec quelque 240 pages. Sous la jaquette illustrée, une belle couverture noire avec motif en relief, du plus bel effet. Le papier, épais, ivoire, très doux, rappelle le papier à dessin. Les nuances de noir et de gris donnent pareillement une impression de dessin au crayon, assez intemporel. Bref, c’est un bel objet. Et son contenu est à la hauteur : une histoire à la fois simple et profonde, qui flirte avec le fantastique, la satire façon Swift ou le conte. La barbe gigantesque qui donne son titre au livre constitue le personnage principal, d’une certaine manière, le pivot autour duquel tourne le récit. Elle manifeste l’irruption du chaos dans le monde trop ordonné où vit Dave, l’employé modèle qui devient, malgré lui, l’élément perturbateur.

Ici, l’île où vivent Dave et ses concitoyens, est une sorte de territoire parfait où rien ne dépasse, où tout est à sa place. Une mécanique bien huilée qui tourne sans problème. Mais qui nous fait penser à certains récits d’Orwell. Car s’il n’est jamais dit qu’il s’agit d’un monde répressif, il y a tout de même, dans cette présentation d’Ici, une menace sourde ; l’uniformité morose et l’existence réglée, l’absence de fantaisie ont quelque chose de glaçant. La marginalité est prohibée, la singularité refusée. Dave semble très satisfait de cet univers rassurant et connu. Il écoute de la musique – enfin, il écoute Eternal Flame des Bangles, encore et encore –, il va travailler, il dessine. Train-train assoupissant. Jusqu’à ce que… un poil incontrôlable s’invite sur son menton, bientôt imité par ses congénères. Et là, la mécanique s’enraye, et tout part en vrille, si vous me passez l’expression.

Le récit est mené avec art par Stephen Collins, qui égratigne notre société, ses instances dirigeantes, sa passion pour la psychologie facile et les médias, son refus de dire et d’admettre les faits tels qu’ils sont. Au fil des pages et des images (dont l’auteur exploite avec un talent fou toutes les possibilités), le lecteur voit s’infuser le chaos, venu de Là, l’inconnu par-delà la mer, l’espace redouté des habitants d’Ici. On sourit souvent, mais il y a aussi une amertume, voire un tragique diffus dans cette fable. Et longtemps demeure à l’esprit l’histoire de Dave et de sa barbe géante, qui bouleversèrent Ici à tout jamais.

Sous la surface des choses, en dessous de leur peau, se cache quelque chose que nul ne connaît. (Première phrase du récit.)

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