Hymne à la civilisation grecque

Le Sourire d'Homère, par Jean Soler, Paris, De Fallois,.

Le Sourire d’Homère, par Jean Soler, Paris, De Fallois, 2014.

Jean Soler est amoureux de la Grèce ancienne, et il ne s’en cache pas. Pourquoi le ferait-il, d’ailleurs ? Quiconque a fréquenté cette civilisation a pu en apprécier les richesses. Professeur de lettres classiques en sa jeunesse, l’auteur n’a jamais cessé de s’intéresser aux Grecs de l’Antiquité, et cette familiarité est patente dans son dernier ouvrage.

Celui-ci se présente comme une promenade à travers ces monuments du patrimoine universel que sont l’Iliade et l’Odyssée. Promenade qui permet à Jean Soler de dresser le portrait d’un monde dont nous sommes, dans une large mesure, les héritiers. Ces textes poétiques qui inaugurent la littérature occidentale étaient connus de tous les Grecs, même un millénaire après leur création. Ils étaient le fondement de l’instruction. Ils ont ensuite nourri la culture européenne. Mais aujourd’hui, ils sont peu lus. Paresse intellectuelle ? Manque de curiosité ? Préjugé négatif en raison de l’ancienneté de ces œuvres ? Allez savoir.

Comme le rappelle cet essai, les deux épopées constituent pourtant de fantastiques réservoirs de valeurs. Elles parlent des hommes, du monde, de la vie et de la mort. En cela, elles sont atemporelles. Elles donnent aussi de toute chose une vision grecque, c’est-à-dire sensiblement différente de celle que nous avons héritée du christianisme. L’auteur, à qui l’on doit des études approfondies de la civilisation hébraïque et des monothéismes, livre en fait ici une introduction au miracle grec, si l’on peut dire. Il avait déjà dressé le portrait en creux de la civilisation hellénique lorsqu’il l’avait comparée à la civilisation hébraïque dans La Violence monothéiste (2009, éditions De Fallois). Mais ici, le rapport s’inverse : la pensée hébraïque telle qu’elle se fait jour dans la Bible n’apparaît qu’en contrepoint – et le moins que l’on puisse dire est que la balance ne penche pas en sa faveur.

Le livre commence par une brève analyse de la célèbre ekphrasis du livre XVIII de l’Iliade : celle du bouclier d’Achille, qui porte l’image de l’univers organisé, ou cosmos. C’est l’occasion de brosser à grands traits le tableau de la société grecque, son idée, pourrait-on dire, en imitant Platon. Puis, au fil des chapitres et du texte homérique, abondamment cité dans une traduction de l’auteur, on explore toutes les facettes de cette civilisation : la vie quotidienne dans un pays méditerranéen, le goût de la beauté, les dieux et la religion (mais ce mot ne convient guère), la guerre, funeste mais hélas fréquente, la sexualité, la famille, l’hospitalité, le langage, l’honneur… Le chapitre intitulé « Le choix de la clairvoyance » est particulièrement intéressant, qui énonce notamment :

Les grecs ont décidé d’être intelligents. (…) Pour être intelligent, il faut le vouloir. Ce qui implique des efforts. Et aussi des risques.

Ce goût de la clairvoyance explique le rapport des Grecs à leurs propres dieux, dont ils semblent soupçonner qu’ils sont issus de l’imagination des hommes. L’attitude d’Homère (ou des auteurs que l’on groupe sous ce nom) est exemplaire à cet égard. Il sourit et joue avec les Immortels. L’anthropomorphisme est assumé, et la transcendance n’existe tout simplement pas, pas plus que la métaphysique d’ailleurs. On pourrait plutôt parler d’une vision esthétique du monde.

Sans doute cet essai donne-t-il une vision idéalisée du monde grec. De la pensée grecque. Il n’en reste pas moins qu’il met en lumière des valeurs dont on gagnerait à se souvenir de nos jours : le goût de la réflexion et du dépassement de soi ; l’importance du savoir et du loisir qui permet de l’acquérir ; l’attachement à la vie, d’autant plus précieuse qu’elle est vouée à finir ; l’inclination pour le débat, la discussion (prémices de la fameuse démocratie athénienne) ; la prise en compte de la responsabilité humaine, au moins aussi importante que le destin ou le divin pour expliquer le cours des événements (ce thème-là sera au cœur de la réflexion philosophique classique). Bien sûr, Jean Soler exprime une réflexion personnelle, il prend parti. Mais cette parole qui vient du cœur et de l’esprit tout à la fois me semble digne d’être entendue, surtout en ce présent où intolérance et fanatisme pointent leur nez hideux et menacent. Tuent.

La clairvoyance fait comprendre que la clairvoyance ne suffit pas. Si l’homme a besoin de comprendre, il a besoin également de rêver. C’est à quoi servent les contes, les mythes et les religions. Vouloir séparer, radicalement, la religion (la vraie) de tout le reste (qui ne serait qu’erreur), est-ce justifié ? Ne peut-on dire qu’entre ces divers types de fiction, il n’y a pas de différences fondamentales ? Contes, mythes ou religions entrent dans la catégorie du merveilleux, qui me semble la plus englobante. Le merveilleux est ce qui colore le réel d’irréalité pour l’apprivoiser en le rendant plus attrayant ou moins difficile à supporter.

Au terme de la lecture, on comprend pourquoi l’auteur aime tant les Grecs : comme eux, il a la passion de comprendre. D’étudier, de déchiffrer, de débattre. Celle de vivre aussi, dans cette vie, la seule que l’on ait, et dans ce monde, dont on oublie trop aisément les beautés.

 

 

 

Un chant mélancolique venu du Nord

Le Palais de glace, par Tarjei Vesaas, Paris, Cambourakis, 2014.

Le Palais de glace, par Tarjei Vesaas, Paris, Cambourakis, 2014.

De ce livre, je ne dirai que quelques mots, car il est de ces beautés qui ne se laissent saisir par la langue. L’analyser me paraîtrait vain, le résumer sacrilège.

De la première à la dernière page, baigné dans une atmosphère à nulle autre pareille, faite de froide mélancolie et de poésie lumineuse, il enveloppe le lecteur et le plonge sous la glace. Celle qui recouvre la cascade jusqu’à former un palais merveilleux ; celle du souvenir, plus réel que le présent ; celle des promesses qui contraignent et donnent un sens à l’existence ; celle de la tristesse, sourde, omniprésente.

La mort et la vie s’y côtoient sans réelle frontière, reliées par les émotions et les sentiments d’une enfant, Siss, et de son amie à la vie à la mort, Unn. Pour ne pas gâcher votre lecture – car il FAUT lire ce roman –, je ne raconterai rien de l’histoire. Sachez seulement que Tarjei Vesaas, immense auteur du XXe siècle, a su transcrire avec une sobriété géniale la magie de ces choses indicibles qui palpitent en nous. Les secrets, la mémoire, le rapport aux autres, tout y est, subtilement imbriqué. Rien de forcé, encore moins de pédant, tout est juste et ahurissant de profondeur. Et puis, il y a la nature. Les Scandinaves ne cesseront jamais de me fasciner par leur aptitude à peindre le monde dans lequel ils vivent, rendant l’environnement plus vivant que les hommes, presque sacré. Oui, c’est le mot. Sacré.

Le Palais de glace (Is-slottet) date de 1963. Traduit une première fois en français en 1975, il fait ici l’objet d’une nouvelle traduction. Je ne sais ce que valait la première, ne l’ayant pas lue, mais celle de Jean-Baptiste Coursaud est un régal. L’onirisme en bénéficie, qui étend sans entraves ses ailes blanches sur le lecteur.

Ils ont prêté vie et lumière à ce bloc de glace mort, ainsi qu’aux heures mutiques qui viennent après minuit. Avant leur arrivée, la cascade grondait en pure perte avec une tristesse morne ; le colosse de glace se réduisant à en être la mort muette, terminée. Les hommes ignoraient ce qu’ils avaient apporté – avant de se retrouver pris au piège du jeu entre ce qui existait déjà et ce qui allait arriver.