Le vodou d’Afrique en gloire

Le vodou Kelessi accueille les visiteurs. © Photo Michaël Wittmer

Du vodou, on a souvent une vision déformée, imprégnée des délires littéraires et cinématographiques, aux relents volontiers racistes, d’Occidentaux avides de frissons exotiques. Longtemps victime d’une pensée colonialiste qui affirmait la supériorité de sa civilisation et de ses croyances en ravalant les pratiques religieuses africaines au rang de superstition ou de sorcellerie, le vodou (on préfère aujourd’hui cette orthographe, invariable lorsqu’il s’agit de l’adjectif, à celle, ancienne et connotée, de « vaudou ») fait depuis quelques décennies l’objet d’études scientifiques sérieuses. L’engouement pour les arts dits premiers l’a également mis sur le devant de la scène. Il n’en demeure pas moins méconnu du grand public. Et c’est grand dommage, si vous voulez mon avis.

 

Un musée unique en son genre 

Inauguré en novembre 2013, aujourd’hui renommé Château Vodou, le musée dédié à la présentation de la collection Arbogast (plus grande collection privée d’objets vodou d’Afrique de l’Ouest au monde, avec quelque 1060 pièces) est une petite merveille qui vaut amplement le détour. Abrité dans un château d’eau construit entre 1878 et 1883 et magnifiquement réhabilité et transformé par Michel Moretti, il présente environ 220 pièces qui donnent un aperçu réussi de la riche religion vodou d’Afrique de l’Ouest. Cette région qui recouvre le Bénin, le Togo, le Nigeria et le Ghana est le berceau historique du vodou. Il y est apparu au cours de la seconde moitié du XVIIIe siècle, dans le royaume du Danhomè. C’est depuis ces terres qu’il a gagné l’Amérique, à bord des vaisseaux négriers. Le vodou haïtien et le voodoo du sud des États-Unis sont ainsi ses descendants, acclimatés à leur nouvel environnement, transformés au gré des échanges religieux et culturels.

Le vodou est en effet une religion dynamique, qui mute en fonction du contexte où elle se développe. Pratiqué par au moins deux cents millions de personnes à travers le monde et comptant de nombreux fidèles en France, il mérite d’être mieux connu. Ne serait-ce que pour faire la part entre le fantasme et la réalité, la pratique sérieuse et le charlatanisme, le folklore à visée commerciale et la sincère croyance qui régit la vie quotidienne. La programmation scientifique et culturelle du musée entend y contribuer, avec originalité, en proposant aussi bien des conférences qu’un soutien à la création artistique et à la recherche.

 

Voyage dans le monde invisible

Réalisée sous la houlette de Nanette Snoep, l’exposition permanente présente un peu plus d’un cinquième de la collection Arbogast. Au fil des ans, certains objets seront remplacés, invitant à de nouvelles visites. Pour bien profiter de l’expérience, je vous conseille de prendre l’audioguide qui offre, en sus des commentaires scientifiques, des musiques africaines propices à une immersion complète. Sinon, vous pouvez vous contenter des cartels et panneaux explicatifs, nombreux et pédagogiques. Quelques éléments multimédias sont également présents dans le musée, qui aident à mieux percevoir la réalité du culte vodou, sa vie, si l’on peut dire. Mais l’essentiel demeure la mise en lumière d’objets, fétiches, outils de divination, masques, etc., tous parfaitement mis en valeur sur quatre niveaux que l’on découvre successivement en empruntant le superbe escalier central en colimaçon. On progresse ainsi de manière ascensionnelle, du rez-de-chaussée au troisième étage baigné de lumière, où se situaient jadis les cuves du château d’eau (dont l’architecte a habilement conservé certaines parties).

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Les bien nommés ferme-ta-gueule. © Photo Michaël Wittmer

À peine le seuil franchi, le visiteur est accueilli par Kelessi, un vodou (autel et puissance divine à la fois) consacré le 28 novembre 2013 et régulièrement nourri depuis, car il faut alimenter le vodou pour le maintenir en activité et bénéficier de son aide et/ou de sa protection. L’espace du rez-de-chaussée est aussi l’occasion de présenter l’histoire de la collection et les premiers objets, comme les bochio (piquets sculptés plantés à l’entrée des maisons ou des villages afin de les protéger). On y fait enfin la connaissance de Legba, vodou incontournable car il est, entre autres, le messager transmettant aux dieux les demandes du bokono (devin ou prêtre vodou). On gagne ensuite le premier étage, où l’on s’initie au panthéon (innombrable) et aux principales pratiques vodou, comme la divination du Fa, la réalisation d’objets destinés à obtenir ou empêcher certaines choses, le culte du Sé (sorte de double ou d’ange gardien de l’individu), etc. Les pièces exposées dans le musée ne sont plus activées ; passées du statut d’objet rituel à celui d’œuvre d’art, elles n’en gardent pas moins la trace des anciennes pratiques cultuelles et une indéniable puissance de fascination. Les ferme-ta-gueule, par exemple, fétiches destinés à faire taire des personnes, font sourire et inquiètent tout à la fois, avec leur étrange composition : un crâne de canard caché sous des enchevêtrements de fils, de cordelettes ou du tissu, et dont le bec est fermé par un cadenas, le tout étant couvert de substances diverses (c’est ce que l’on appelle la patine sacrificielle).

Un des crânes de bokono présentés au deuxième étage. © Photo Michaël Wittmer

Un des trois crânes de bokono présentés au deuxième étage. © Photo Michaël Wittmer

Désormais familiarisé avec les principaux vodou et la confection des objets liés au culte, le visiteur gagne ensuite le deuxième étage. Là, il pénètre dans une zone ténébreuse qui correspond au dévoilement de l’invisible (vodou signifie « le monde (dou) invisible (vo) »). Dans cette section qui ne laisse pas indifférent, on en apprend davantage sur les rapports que la religion vodou entretient avec la mort et le secret. Les trois crânes de bokono, puissants, les sculptures ornant les tombes des défunts, le masque (je rappelle que ce nom désigne le costume entier, et non le seul élément couvrant le visage) multicolore du gardien de la nuit Zangbeto procurent une impression forte.

Le contraste avec le dernier étage, tout de lumière et de couleurs, n’en est que plus saisissant. Ici, le visiteur fait la rencontre des Egungun, revenants, ancêtres représentés par les masques chatoyants dont diverses sociétés secrètes, très influentes, ont la charge. Les Egungun font le lien entre l’au-delà et le monde des vivants. Ils jouent un rôle important dans la vie quotidienne des populations d’Afrique de l’Ouest, comme le montre un petit film diffusé à la toute fin du parcours.

Vue de lespace dédié aux Egungun au troisième étage (rideaux fermés pour les besoins de la photo !). © Photo Michaël Wittmer

Vue de l’espace dédié aux Egungun au troisième étage (rideaux fermés pour les besoins de la photo !). © Photo Michaël Wittmer

Rencontrer la culture et la religion vodou est un vrai bonheur. Plus on étudie cet univers, plus il captive. Alors, vous qui entrez dans ce musée, déposez sur le seuil vos préjugés et vos pensées occidentalocentrées, et laissez-vous séduire !

Site du musée ici.

Vidéos de présentation du Château Vodou ici et ici.

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