Des bienfaits du fouet

The Day Dream, par Dante Gabriel Rossetti, 1872-1878.

The Day Dream, par Dante Gabriel Rossetti, 1872-1878.

Avec ce titre racoleur, je surfe sur la vague actuelle du SM insipide. Quelle honte ! me direz-vous. Oui, je l’admets, ce n’est guère joli. Mais permettez que je me rattrape en vous présentant un livre qui n’a rien d’insipide. Ni d’actuel. Il est certes question de fouet dans ce roman, mais il s’y trouve aussi nombre d’obsessions d’un XIXe siècle finissant gorgé de romantisme, d’esthétisme et d’érotisme vaguement déviant.

Dans Lesbia Brandon, qui hélas est demeuré inachevé, Algernon Charles Swinburne a mis un peu de son âme. On le reconnaît parfois sous les traits ou les mots de ses personnages. Il est fidèle aux principes et à la manière qui habitent sa poésie, mais ses lectures de Hugo, Sade, Balzac, Baudelaire, Landor transparaissent plus vivement ici que dans ses vers, tantôt ostensiblement (comme lorsque l’un des personnages dit : « En ce bas monde, mon cher enfant, il faut bien constater les malheurs de la vertu et les prospérités du vice »), tantôt plus subtilement, à travers des motifs, des ambiances, des thèmes. Le goût de l’auteur pour les dramaturges élisabéthains colore également certains passages. On repère aussi des touches préraphaélites dans le texte. Swinburne était l’ami des maîtres du mouvement, et il écrit comme on peint. Ses portraits, notamment. Lady Wariston, aux yeux d’or et d’ambre, est échappée d’une toile de Rossetti ; Lesbia Brandon, poétesse aux cheveux d’encre, ne déparerait pas un tableau de Burne-Jones. Il en est de même pour Herbert, le jeune frère de Lady Wariston, sorte de page à la beauté presque féminine. Les paysages ne sont pas en reste, qui rappellent aussi bien les meilleures pages des sœurs Brontë que les toiles de Millais, Inchbold, et tant d’autres… Dans ces descriptions, chaque élément est signifiant, détermine l’être ou la chose.

Les personnages, la mer, la lande sont contaminés par une sorte de fièvre qui les unit. La passion sourde qui innerve le roman crée une impression de tension permanente. Nul réalisme, nulle modération dans ces pages. C’est le triomphe de l’outrance. Encore un bel exemple de ce qu’a pu générer la société victorienne, qui à force de frustrations a fait jaillir ces fleurs maladives et bizarres aux mille délices. Voyez le chapitre consacré à l’agonie de l’héroïne éponyme : magnifique et parfaitement décadent ! Chair souffrante, âme rebelle, attraction malsaine pour un corps moribond, atmosphère sépulcrale, tout y est.

Il serait vain de chercher à raconter l’histoire, d’autant qu’elle est décousue en raison de l’inachèvement du roman. Mais voici quelques appâts :

D’abord, sachez que le sadomasochisme promis au début de cette recension n’est pas absent. Ainsi chez Mr Denham, le précepteur ombrageux :

Il désirait ardemment que cette femme lui infligeât la mort, mais il désirait encore plus l’annihiler, la flageller jusqu’à l’évanouissement et absorber son sang dans un baiser. Déchiré par des aspirations contradictoires, il eût voulu à la fois caresser et lacérer sa beauté, alléger et augmenter ses souffrances ; sentir le pied de l’aimée sur sa propre gorge et planter ses dents dans la sienne ; soumettre un moment son corps et son âme à ses moindres caprices et assouvir en elle la chimère désespérée de son incommensurable désir ; infliger de savantes tortures à des membres trop frêles pour l’étreinte ; boire les larmes des paupières plombées ; mordre les douces lèvres frémissantes.

Il y a aussi les nombreuses fustigations infligées aux jeunes gens pour leur bien (la pédagogie du temps…) ou par pur sadisme. On notera que ce sont les hommes qui sont obsédés par cette pratique. Mr Linley ne cesse de recommander le fouet, Mr Denham se défoule sur le dos de son élève, tantôt pour le punir, tantôt pour se soulager de l’attirance qu’il éprouve pour Lady Wariston :

La haïssant de tout son cœur, alors qu’il l’aimait de tous ses sens, il ne pouvait que la punir à travers son frère, la blesser pas les coups donnés à Bertie ; ce faisant, il se vengeait sur un être de sa chair et de son sang des tourments qu’il endurait à cause d’elle.

On aurait envie de plaindre le malheureux Herbert ; sauf qu’il manifeste un penchant certain pour la souffrance. Qui se redouble d’une passion incestueuse pour sa sœur :

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Illustration de Suzanne Ballivet pour La Vénus aux fourrures, Paris, éditions Maurice Gonon, 1954.

Oh, ma chérie, je voudrais que tu me piétines jusqu’à la mort !

Ou encore :

Je crois que j’aimerais même le fouet si c’était toi qui te plaignais de moi, ou si ça te faisait plaisir.

(Esprit de Sacher-Masoch, es-tu là ?)

Quelques soupçons d’homosexualité féminine saupoudrent également le roman, pour faire bonne mesure. Quand un Herbert travesti en jeune fille rencontre Lesbia Brandon, par exemple.

L’amour un brin dépravé, c’est bien, mais ça ne suffit pas à rendre un livre intéressant (quoique, avec un style de bonne tenue…). Heureusement, ici, vous avez aussi de l’esprit. Un esprit qui fleure bon le XVIIIe siècle des libertins – il est d’ailleurs question des Liaisons dangereuses de Laclos lors d’un dîner qui donne lieu à de belles passes d’armes entre la vipérine Lady Midhurst et le cynique Mr Linley. Ce même gentleman à qui Lady Wariston demande : « Avez-vous jamais écrit des œuvres morales, Mr Linley ? », et qui répond : « J’y ai bien pensé (…), mais un ami a proposé d’ajouter un préfixe à l’adjectif, et naturellement, je me suis abstenu.»

Du sang, de la chair, de l’esprit, c’est bien. Quoi d’autre ?

De la politique ! Avec des républicains italiens et français, comme le comte Mariani, « aristocrate et républicain, vierge et martyr ». Eh oui, c’était encore l’époque où les idéaux avaient un sens, et où l’on mourrait avec joie pour ses idées. Quand on croyait à un avenir meilleur, à une cause supérieure.

Enfin, il plane sur l’ensemble une forme de mélancolie épaisse, de désespoir, de conscience de la finitude humaine qui, je l’avoue, me touchent infiniment. Ainsi, ce chapitre où Lady Wariston chante à ses enfants des ballades tristes et tragiques, jusqu’à les faire pleurer (drôle de mère, oui, je sais). Ou ces paroles de Lesbia, aux portes de la mort :

Je n’ai encore jamais découvert l’aspect plaisant de la vie. Chacun doit pourtant trouver dans son destin une petite compensation, un point faible dans l’armure divine. Laissons cela. Même la mort, je crois, ne nous délivre pas toujours de nos tourments. Ce serait trop facile.

Bien sûr, certains passages du roman sont plus faibles. On sent les tâtonnements, on voit que c’est inabouti. Mais, que diable ! c’est déjà beau.

 

N.B. Il existe diverses éditions, toutes épuisées, de ce roman publié pour la première fois en 1952 et traduit en France en 1956.On peut toutefois aisément se le procurer d’occasion (éditions Gallimard, plusieurs dates, ou éditions Rencontre, 1962).

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Une réflexion sur “Des bienfaits du fouet

  1. « Mais Herbert, après une telle correction, n’était pas en état de suivre ce raisonnement. Sanglotant par à-coups et contraint à des pauses fréquentes, il rajusta ses vêtements. Sans cesser de pleurer sous la douleur cuisante, il resta debout la tête baissée, la poitrine palpitante, mais l’insistant regard de son précepteur lui fit lever les yeux. Dans ses prunelles brillaient non seulement les larmes, mais cette lueur que donne la lutte contre la douleur, la fièvre et la révolte. Ce regard lumineux sous les cils épais où perlaient encore des pleurs fit perdre contenance à Denham. Il baissa les yeux et sourit. Il n’avait encore jamais vu une telle ressemblance entre les deux visages : avivés par la souffrance et adoucis par les larmes, les yeux d’Herbert devenaient ceux de sa sœur. Il semblait au précepteur que le jeune garçon devinait l’effet magnétique que produisait sur lui cette similitude. Il eut envie de le fouetter de nouveau. »

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