Tout savoir sur la magie dans le judaïsme

Pendentif amulette, Tunisie, vers 1900. (c) Tel-Aviv, collection famille Gross

Pendentif amulette. Tunisie, vers 1900. © Tel-Aviv, collection famille Gross

Toute religion, fût-elle monothéiste, a sa magie, qui est comme son pendant individuel, intéressé. On pratique en effet la magie pour obtenir quelque chose des puissances surnaturelles, en les contraignant ou en les amadouant avec des incantations, des rituels. Le judaïsme ne fait pas exception, comme le montrent un excellent catalogue et l’exposition qu’il accompagne.

 

Fin d’un paradoxe apparent

Comment, alors que la Torah interdit formellement la magie et la sorcellerie (Exode, 22,17 ; Deutéronome, 18,10-12), les juifs ont-ils pu malgré tout développer un ensemble de pratiques et de croyances magiques ?

Il importe tout d’abord de rappeler que l’interdit biblique coexiste avec un ensemble de figures révérées qui accomplissent des miracles ou des actes de type magique ; et que Saül, qui a pourtant banni les nécromanciens et les sorciers, fait appel à l’une d’entre eux quand il se trouve dans une situation difficile… Il y a donc des exceptions à la prohibition affichée.

Ensuite, et surtout, la magie à visée prophylactique et apotropaïque s’est développée en parallèle de la religion juive, et les rabbins ont dû en tenir compte. L’éradiquer complètement étant impossible, dans la mesure où elle répondait à un besoin des populations, on a tenté de la canaliser. De la penser. De la contrôler. C’est ainsi que le Talmud de Babylone et la Mishna l’ont intégrée à leurs préoccupations et l’ont légitimée dans certains cas, lorsque sa finalité était licite, c’est-à-dire qu’elle allait dans le sens d’une vie conforme à la loi (halakha).

 

Une magie protéiforme

La magie juive met en relation les hommes, les anges et les démons. Elle ne fait pas appel à Dieu directement, si ce n’est dans les prières incantatoires, qui sont à la jonction de la magie et de la religion.

Les démons, comme les morts, sont nos voisins. Ils sont parmi nous, autour de nous. Parfois, ils veulent nous nuire. Pour les repousser ou parer leurs attaques, on peut demander l’aide d’intercesseurs : les anges, qui peuplent les sept cieux, ou les figures saintes, par exemple les grands rabbins du passé. Du côté des anges protecteurs, parmi les vedettes, on trouve Sanoï, Sansanoï et Semangelof, les anges médecins, très fréquemment invoqués pour contrer les menées de Lilit, qui cherche sans relâche à nuire aux parturientes et aux nouveau-nés. Cette démone, qui fut la première femme d’Adam, est particulièrement redoutée, de même que le roi des démons, Ashmodaï. Mais les êtres malins sont innombrables, autant que les peurs des humains.

Bol en terre cuite portant un texte incantatoire en judéo-araméen et une image de la démone Lilit. Ve-VIe siècle. © Collection Lycklama, musée de la Castre, Cannes.

Bol magique en terre cuite portant un texte incantatoire en judéo-araméen et une image de la démone Lilit. Ve-VIe siècle. © Collection Lycklama, musée de la Castre, Cannes.

Pour lutter contre eux, il existe une multitude de rituels et d’objets protecteurs. Amulettes en papier, amulettes bijoux, bols incantatoires, gemmes gravées, mezouzot à fixer sur le montant des portes, épées de Lilit… La diversité des pièces et de leurs formes traduit la variété des influences. La magie juive est en effet syncrétique. Bien entendu, elle s’appuie sur la Bible et le Talmud. Les formules incantatoires sont souvent tirées des textes bibliques, aux Psaumes notamment. Mais on distingue également des apports étrangers, issus des cultures au milieu desquelles vivaient les juifs. C’est ainsi qu’on trouve aussi bien des éléments babyloniens, gréco-égyptiens (notamment les fameux charaktêres), que chrétiens ou musulmans, et, plus récemment, des emprunts aux techniques New Age.

Amulette contre le mauvais oeil, pour protéger la famille et la maison de Yosef, fils de Brouria. Maroc, vers 1900. Tel-Aviv, collection famille Gross

Amulette contre le mauvais œil, pour protéger la famille et la maison de Yosef, fils de Brouria. Maroc, vers 1900. © Tel-Aviv, collection famille Gross

Les femmes ont longtemps pratiqué une magie destinée à protéger leur foyer et leur famille, à préserver la paix du ménage. Les sages-femmes et les médecins y recouraient aussi, tant il est vrai que magie et médecine, dans le judaïsme comme ailleurs, font bon ménage. Mais l’originalité de la magie juive vient de ce qu’elle a aussi été pratiquée par les rabbins. Suite aux critiques virulentes de Maïmonide, contempteur des superstitions, les rabbins ont supprimé les pratiques anciennes les plus problématiques et mis sur pied ce que l’on appelle la kabbale pratique (qabbalah ma’assit), qui ne s’oppose pas à la kabbale spéculative, mais se confond au contraire parfois avec elle – le livre clarifie ces rapports qui pourraient sembler obscurs aux non-spécialistes. Ils ont composé les recettes, établi les rituels. L’époque moderne promeut les maîtres du Nom (ba’alei Shem), rabbins thaumaturges dont l’intercession est, de leur vivant, et demeure, après leur mort, très puissante. Leurs tombes sont, pour cette raison, des lieux de pèlerinage attirant aussi bien les juifs que les musulmans.

Cette forme de magie savante a donné lieu à une multitude d’ouvrages, manuscrits ou imprimés, dont le livre et l’exposition offrent de nombreux exemples.

Aujourd’hui, les rabbins thaumaturges se raréfient. Pour compenser cette pénurie de praticiens locaux, des tournées internationales sont organisées, qui attirent les foules (de juifs et de non-juifs). C’est un phénomène très similaire à celui que l’on connaît chez les évangélistes.

 

Lire et voir

Magie. Anges et démons dans la tradition juive, collectif, Paris, Musée d'art et d'histoire du Judaïsme / Flammarion, 2015.

Magie. Anges et démons dans la tradition juive, collectif, Paris, Musée d’art et d’histoire du Judaïsme / Flammarion, 2015.

Le catalogue d’exposition, très accessible et magnifiquement illustré, réunit des textes de Gideon Bohak, grand spécialiste du sujet, Yuval Harari, Shalom Sabar, Carmen Caballero-Navas, Josef H. Chajes et Gabriel Hagaï. Ils dévoilent sous l’angle anthropologique la nature de la magie juive, son fonctionnement, ses liens avec la religion, son évolution, et ouvrent des pistes de réflexion finalement universelles. Un vrai régal !

Une fois cette merveilleuse synthèse dévorée, il ne vous restera plus qu’à vous précipiter au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme pour admirer en métal, papier et tissu les somptueux témoins de deux millénaires de magie juive.

« Magie. Anges et démons dans la tradition juive », jusqu’au 28 juin 2015. Musée d’art et d’histoire du judaïsme, hôtel de Saint-Aignan, 71 rue du Temple, 75003 Paris. Plus d’infos ici.

 

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4 réflexions sur “Tout savoir sur la magie dans le judaïsme

    • En fait, toutes les religions, dès que l’on creuse un peu, se distinguent par leur propension à développer en parallèle une magie, un savoir occulte. C’est assez fascinant !

      • C’est assez normal car je suis persuadé que le phénomène « magique » est antérieur à celui des religions, c’était assez visible chez les Egyptiens du temps des pharaons ou les deux étaient absolument indisociables

  1. Pingback: Magie au MAHJ | Joëlle R. LEVY

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