Savoir dire le rien des jours

Ludine, de Francis Poictevin, Paris, Nouvelles Éditions Séguier, 1996.

Ludine, de Francis Poictevin, Paris, Nouvelles Éditions Séguier, 1996.

Francis Poictevin est relativement méconnu de nos jours, si ce n’est des amateurs de littérature de la fin du XIXe siècle. Écrivain précieux et subtil qui se disait d’abord disciple des Goncourt, à qui il dédia ce Ludine (la dédicace nomme plus précisément Edmond de Goncourt), il fut aussi l’ami et le correspondant de Barbey d’Aurevilly et de Huysmans (ah ! heureux homme !).

Auteur dérangeant car inclassable, même aux yeux de ses contemporains qui ne le comprenaient pas toujours, il évolua dans le sens d’un mysticisme personnel et d’une quête désespérée de l’écriture juste. Remy de Gourmont, qui comme souvent sut faire preuve d’une finesse critique rare, écrivait dans un texte qu’il lui consacrait en 1896 :

Tout en effet, dans une œuvre d’art, devrait être inédit – et même les mots, par la manière de les grouper, de les amener à des significations neuves –, et on regrette parfois d’avoir un alphabet connu de trop de demi-lettrés.

Dans Ludine, on perçoit ces efforts insensés pour faire de la langue l’instrument de l’expression de sensations, d’émotions, de sentiments. Créer des mots pour dire un réel qui se dérobe, jouer sur la syntaxe pour susciter une impression, ne jamais céder à la facilité. Pousser le lecteur jusqu’à la presque saturation, tout en l’envoûtant.

Poictevin peint dans ce roman l’existence comme en retrait d’une « fille », ainsi que l’on disait alors, de son Jura natal à Nice en passant par Paris. Au fil des chapitres extrêmement brefs, morceaux de vie, passent les années, les êtres, les sentiments. Seule toujours, en dedans, insatisfaite et comme étrangère à cette réalité finalement aussi illusoire que le songe (« Elle resonge que la vie a l’inconsistance des nuées, qui se dispersent…»), Ludine est une héroïne qui ne génère aucune empathie. Et pourtant, toute cette froideur orchestrée, cette orfèvrerie de la langue portent en elles une charge mélancolique qui sidère.

Lisez ce titre de la bibliothèque Décadente (bénie soit-elle d’avoir existé). Jean de Palacio présente magistralement le bref roman, aide à en mieux pénétrer l’essence, tandis que les annexes, comme toujours, offrent un aperçu de la place du livre et de son auteur en leur temps.

 

 

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