Le souffle de la passion et de l’aventure

What I’d give to hold you in my arms
And be together
On a sea of hope we sail
Calling saints and angels
To guide you on your trail.

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The Diary, par The Gentle Storm, InsideOut Music, 2015 (1 livre + 4 CD). Couverture par Alexandra V. Bach.

The Diary conte l’histoire de Susanne et Joseph, un couple de Néerlandais du XVIIe siècle que nous suivons pendant deux ans et demi à travers le journal (diary) de Susanne et les lettres échangées entre les époux – lettres qui voyagent au gré des navires et mettent donc des mois à parvenir à bon port, quand elles y parviennent… Le tout début du livre prétexte, selon un air bien connu, la redécouverte desdits journal et lettres enfermés dans un coffre de bois oublié dans un grenier. Au fil des chansons et des pages (images, textes et musiques formant un tout parfaitement cohérent), nous découvrons les joies, les peines, les espoirs et les doutes de l’épouse, demeurée à Amsterdam, et de l’époux, confronté aux dangers de la mer et aux merveilles de l’Orient. La tonalité d’ensemble est à la fois romanesque et romantique, et les musiques, épiques pour la version storm de l’album, plus douces et folk pour la version gentle, nous transportent au loin, à travers le temps, l’espace et l’émotion.
La chanteuse, auteure-compositrice et guitariste néerlandaise Anneke Van Giersbergen a accepté de répondre succinctement à quelques questions relatives à son travail sur ce projet, qu’elle a réalisé avec son compatriote Arjen A. Lucassen au sein de leur formation, The Gentle Storm.
Comme vous le verrez, cet entretien (dont je livre ci-dessous une traduction française, puis l’original, en anglais) est un bel exemple de ce que, parfois, le lecteur voit dans le livre quelque chose que l’auteur n’a pas songé à y mettre… Magie de la réappropriation des œuvres par chaque lecteur/spectateur/auditeur !

Chryseia : Anneke, vous avez fondé The Gentle Storm avec Arjen A. Lucassen en 2014. Est-il venu à vous avec l’idée de The Diary déjà formée, ou avez-vous développé ce concept ensemble ?
Anneke Van Giersbergen : Arjen et moi travaillons ensemble depuis 1998. Il y a un an environ, je lui ai envoyé un courriel à propos d’une chose sans importance, mais tandis que j’écrivais, je me suis dit que nous devrions peut-être faire quelque chose ensemble à nouveau. Je lui ai donc posé la question, et il m’a répondu qu’il travaillait sur des chansons et songeait à moi pour les chanter. J’ai pensé que ce serait une excellente idée de faire un album en duo cette fois, juste lui et moi. Ce serait différent de ce qu’on a l’habitude de faire. Et c’est ce que nous avons fait. Nous avons créé ce double album concept, qui est sorti à présent, et j’en suis très fière !

Chryseia : Le projet tout entier, livre et musique, célèbre l’âge d’or d’Amsterdam et des Pays-Bas. C’est particulièrement net dans le deuxième titre de l’album, intitulé Heart of Amsterdam. J’ai lu que vous aviez été inspirée par les travaux de l’historien Perry Moree sur la Compagnie hollandaise des Indes orientales. Mais au-delà de l’exactitude historique, on a l’impression que vous avez surtout essayé de rendre l’idée, le sentiment de ce que cela pouvait être à l’époque. Me trompé-je ?
Anneke Van Giersbergen : Oui, j’ai essayé de me mettre à la place du personnage principal (Susanne). Mais Perry a été d’une grande aide pour établir correctement les faits. Le XVIIe siècle fut très important pour les Pays-Bas. Notre pays tout entier a prospéré dans divers domaines à cette époque (commerce, art, sciences, etc.). Il était donc intéressant de faire de cette période la toile de fond de l’histoire.

Chryseia : Le livre est un objet magnifique, somptueusement illustré. Il mêle des reproductions de chefs-d’œuvre anciens et des illustrations nouvelles, de vieilles cartes maritimes et des mappemondes, ainsi qu’une série de photographies de vous et Arjen Lucassen (prises par Raymond Van Olphen), dans une très belle maquette conçue par Thomas Ewerhard. Comment a-t-il été conçu ?
Anneke Van Giersbergen : Arjen s’est beaucoup investi dans la réalisation du livre, et Thomas Ewerhard a fait un super boulot pour la conception artistique de l’ensemble. La couverture a été réalisée par une artiste française, Alexandra V. Bach. Elle est aussi l’auteur du merveilleux travail artistique sur le nouvel album de Stream of Passion, et c’est pour cela qu’Arjen voulait travailler avec elle.

Chryseia : Concentrons-nous maintenant sur les paroles et textes que vous avez écrits. Chaque chanson (il y en a 11 en tout, dont je donne les titres à la fin de cet article) est présentée à côté d’une page du journal de Susanne, le complétant, d’une certaine manière. Ces paroles figurent-elles les lettres que s’adressent les époux (d’où la différence de graphie) ? Parfois, elles semblent davantage l’expression de pensées et de sentiments intérieurs.
Anneke Van Giersbergen : Chaque chanson est bel et bien une lettre, aussi la différence de graphie tient-elle au fait que les deux époux s’écrivent l’un à l’autre.

Chryseia : Pour cet album, vous avez choisi d’écrire d’une manière adaptée à l’époque à laquelle se déroule l’histoire, bien entendu, mais aussi d’une façon qui évoque la poésie romantique, avec son mélange de passion et de mélancolie, d’espoir et de désespoir, et la présence sublime et féroce de la nature. D’ailleurs, parmi les peintures reproduites dans le livre, il y a deux œuvres romantiques (de Füssli) en regard de la chanson The Moment. Les artistes romantiques vous ont-ils inspirée pendant que vous écriviez pour The Diary ?
Anneke Van Giersbergen : Pas vraiment. Pour être honnête, je ne suis pas très familière des artistes romantiques ! Je dirais plutôt que j’ai été inspirée par des peintres hollandais du XVIIe siècle, comme Rembrandt et Vermeer.

Chryseia : The Diary débute dans une atmosphère pleine de joie et d’énergie, et s’achève dans une tonalité plus triste et intime. Fallait-il que l’histoire d’amour fût tragique ? Vous semblez souligner l’ironie de la vie : Susanne tremble pour Joseph, que menacent de terribles tempêtes et dangers, mais à la fin, c’est elle qui est emportée…
Anneke Van Giersbergen : Arjen tenait absolument à ajouter un tournant dramatique à l’histoire, et c’est ce qui m’a permis d’écrire des paroles chargées d’émotion. D’une certaine manière, c’est aussi l’idée du cercle de la vie, puisque le fils, lui, vit et rappelle à son père le souvenir de sa défunte femme.

Anneke Van Giersbergen (et, au second plan, Arjen A. Lucassen). © The Gentle Storm, photo Bullet-ray

Anneke Van Giersbergen (et, au second plan, Arjen A. Lucassen). © The Gentle Storm, photo Bullet-ray

Version anglaise de l’entretien :

Chryseia : Anneke, you founded The Gentle Storm with Arjen A. Lucassen in 2014. Did he came to you with the idea of The Diary, or did you develop this concept together?
Anneke Van Giersbergen : Arjen and I have been working together since 1998. I wrote Arjen an email about a year ago about something random, but while I was writing him I thought, maybe we should do something together again. So I asked him and he told me that he was working on some songs and had me in mind for the vocals. I thought it would be a great idea to do a duo-album this time. Just him and me. Something different than what we are used to. And so we did. We came up with this double concept album which is out now and I am so proud of it!

Chryseia : The whole project, music and book, celebrates the Golden Age of Amsterdam and Holland. It’s obvious in the second track of the album, Heart of Amsterdam. I read that you were inspired by the works of the maritime historian Perry Moree on the Dutch East India Company. But, beyond historical accuracy, one can’t help but feeling that you are trying to give the sense of what it may have been, in a more imaginary way. Am I wrong?
Anneke Van Giersbergen : Yes, I have tried to place myself in the leading character’s position, but Perry has been a great help as far as getting our facts straight. The 17th Century was extremely important for The Netherlands. Our whole country came to blossom in many aspects (trade, art, science etc.), so it was a interesting era to use as a background for the story.

Chryseia : The book is a gorgeous thing, lavishly illustrated. It mixes ancient masterpieces and new pictures, old nautical charts and maps of the world, plus a series of photos of you and Arjen Lucassen (taken by Raymond von Olphen), in a very neat layout by Thomas Ewerhard. How was it done?
Anneke Van Giersbergen : Arjen has been very involved with the artbook, and Thomas Ewerhard did a wonderful job designing the whole thing. The album cover was made by a French artist, Alexandra V Bach. She was also responsible for the beautiful most recent Stream of Passion album artwork and that’s why Arjen wanted to work with her.

Chryseia : Now, let’s focus on the lyrics and texts you wrote. Each song (there are 11 of them) is shown next to a page of Susanne’s diary, completing it. Are the lyrics to be understood as the letters each spouse sends to the other (hence the different handwritings)? Sometimes, they seem closer to an expression of their inner thoughts and feelings.
Anneke Van Giersbergen : Every song is an actual letter, so the difference in handwriting has to do with both spouses writing to each other.

Chryseia : In this album, you chose to write in a manner suitable for the times the story is supposed to be set in, of course, but also in a way that makes one think of romantic poetry, with its passion and melancholy, despair and hope, and the sublime and fierce presence of Nature. Moreover, among the paintings shown in the book, there are two romantic works (by Füssli) to go with The Moment. Were the Romantic artists an inspiration for you while writing for The Diary?
Anneke Van Giersbergen : Not really, and to be honest I’m not even that familiar with Romantic artists! I guess I was inspired more by the Dutch 17th Century painters like Rembrandt and Vermeer.

Chryseia : The Diary begins with joy and energy, but ends up in a sorrowful and intimate tone. Did the love story had to be tragic? You seem to emphasize the irony of life: Susanne fears for Joseph, who faces terrible storms and dangers, but in the end, she’s the one who’s taken away…
Anneke Van Giersbergen : Arjen really wanted to add a dramatic twist to the story, and it enabled me to write some emotional lyrics. In a way it’s also about the circle of life, as the son lives on and remembers the father of his late wife.

Titres des chansons
Endless Sea
Heart of Amsterdam
The Greatest Love
Shores of India
Cape of Storms
The Moment
The Storm
Eyes of Michiel
Brightest Light
New Horizons
Epilogue : The Final Entry

Humour et randonnée dans l’est des États-Unis

Promenons-nous dans les bois, de Bill Bryson, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 2013.

Promenons-nous dans les bois, de Bill Bryson, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 2013.

Un beau jour, le narrateur – censé être l’auteur lui-même – tombe par hasard, près de chez lui, sur l’un des sentiers de randonnée les plus fameux des États-Unis : l’Appalachian Trail. L’AT, comme on l’appelle entre initiés, parcourt quelque 3500 km de la Géorgie au Maine, à travers monts et forêts. Enthousiasmé par cette découverte fortuite, le narrateur décide de se lancer dans la grande aventure virile, quoique n’étant pas franchement un baroudeur dans l’âme, ni même un grand sportif. C’est ainsi que nous embarquons avec lui dans une épopée souvent comique dont les préparatifs, source de commentaires savoureux, donnent le ton.

Terrifié à l’idée d’affronter seul le chemin et les ours qui peuvent s’y cacher ou, pire, ne pas s’y cacher mais plutôt se montrer, il trouve un compagnon pour l’expédition en la personne d’un ancien ami qui a tout d’un Orson Welles sur le retour. Nos deux compères se lancent, bravant la neige, le froid, la pluie et… leur propre inexpérience. Les relations sont parfois houleuses entre ces deux improbables aventuriers du dimanche. Les soucis de l’un ne sont pas forcément ceux de l’autre. Prenez par exemple l’obsession du narrateur pour les ours, qui se traduit, lors d’une nuit où des bêtes non identifiées viennent visiter leur campement, par ce bref dialogue :

« Qu’est-ce que tu fous, Bryson ? Laisse-le tranquille et il va partir.
— Comment peux-tu rester aussi calme ?
— Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? T’es déjà assez hystérique pour deux !
— Excuse-moi, mais je pense que j’ai le droit d’être un poil inquiet. Je suis en pleine forêt, au milieu de nulle part, à fixer un ours dans l’obscurité en compagnie d’un type qui n’a qu’un coupe-ongles pour se défendre. Laisse-moi te poser une question : si un ours se jette sur toi, qu’est-ce que tu comptes lui infliger ? Une pédicure ?
— Je m’occuperai de ce problème en temps et en heure, a-t-il dit d’un ton implacable.
— Comment ça, en temps et en heure ? Mais on y est déjà, banane ! Il y a un ours là-bas, merde ! Il nous regarde. Il sent les nouilles et les Snickers et… oh ! putain !
— Quoi.
— Oh ! putain !
— Quoi ?
— Il y en a deux. Je vois une autre paire d’yeux. »

À mesure qu’il progresse sur le sentier, l’auteur essaime des informations sur les lieux traversés, sur les États-Unis en général et leur population en particulier, sur les aberrations de leur politique écologique aussi. Chaque État traversé fait l’objet de commentaires historiques, sociaux, économiques. Le Tennessee et ses créationnistes obtus en prennent pour leur grade, à travers quelques pages féroces. La section de l’AT qui traverse la Pennsylvanie est quant à elle l’occasion d’un rappel de l’histoire industrielle de la région, qui a connu ses heures de gloire grâce aux mines d’anthracite et aux puits de pétrole, mais qui, en retour, a été victime d’une exploitation incontrôlée dont les effets pervers perdurent. L’auteur développe entre autres le cas de la ville de Centralia, désertée en raison d’un feu inextinguible qui brûle sous elle depuis plus de cinquante ans, faisant s’effondrer les sols, défonçant les routes et générant des fumées toxiques ! Un cauchemar bien réel que n’aurait pu mieux imaginer un scénariste de film catastrophe…
Le roman n’est pas tout de noirceur cependant. Il s’attache aussi à peindre les paysages sublimes et la flore des Appalaches, les rigueurs d’une nature encore splendide, quoique menacée, et qui reprend parfois ses droits là où les hommes avaient voulu la dominer.
Enfin, et c’est l’un des attraits majeurs du livre, Bill Bryson brosse des portraits merveilleux de justesse et de drôlerie. Ce sont d’abord les deux protagonistes de la noble aventure que l’on apprend à connaître et auxquels on s’attache. Don Quichotte et Sancho Panza, Oreste et Pylade n’ont qu’à bien se tenir ! Puis il y a tous les spécimens humains croisés sur le sentier ou dans les villes étapes où, parfois, après une semaine dans les montagnes, les randonneurs viennent échouer, en quête de junk food et de confort moderne. Du boulet insupportable qui vous colle aux basques comme un vieux pansement aux scouts en passant par les retraités dynamiques ou les jeunes croyants animés d’une foi démesurée, il y a de tout. Un échantillon d’humanité. Certains énergumènes sont l’objet de descriptions hilarantes. Un tel parle équipement avec un sérieux qui frise le fanatisme, insensible à l’ironie de son interlocuteur ; un autre exhibe fièrement un « moniteur de surveillance environnementale », censé lui permettre de tout savoir, mais ne prend pas le temps de lever le nez sur le paysage. Les propos pince-sans-rire du narrateur arrachent au lecteur des éclats de rire (qui peuvent s’avérer gênants si vous lisez dans le train, comme ce fut mon cas… Mais le ridicule ne tue pas, comme le démontre à maintes reprises le roman).

Sans nier la dimension initiatique de sa marche, l’auteur évite toujours de tomber dans les poncifs du genre. Oui, cette randonnée lui révèle certaines choses. Oui, il devient accro à la marche, en dépit des déboires qu’il connaît. Mais elle ne le transforme pas vraiment. Il n’est pas devenu autre à l’issue du périple. Il n’est pas meilleur. Enfin, meilleur marcheur, si. Évidemment. Il me semble que c’est pour cette raison, parce qu’il continue à passer la route, les lieux et les êtres au crible de son esprit acéré, que nous le suivons avec un tel enthousiasme. Et dévorons les pages comme lui les kilomètres.

Sportifs de canapés, amateurs de satires sociales intelligentes, quêteurs de rire, procurez-vous ce Promenons-nous dans les bois !

Le deuil écrit de Mallarmé

Je ne peux pas croire
à tout ce qui s’est passé —
———— Le
recommencer en
esprit au delà —
l’ensevelissement
etc  —
(Feuillet 147)

Tombeau

Pour un tombeau d’Anatole, de Stéphane Mallarmé, édité et présenté par Jean-Pierre Richard, Paris, Points, 2006.

 En 1879, Stéphane Mallarmé connaît l’invraisemblable douleur de perdre son fils Anatole, âgé de 8 ans. Fidèle à lui-même, le poète ne fait rien d’ostentatoire. Mais il travaille, en secret, à un tombeau, œuvre littéraire chargée d’offrir à l’enfant l’immortalité, parallèlement à la survie qu’il a déjà acquise à travers la peine (et donc le souvenir) sans cesse renouvelée dans le cœur de ses parents. Parents qui, Mallarmé l’écrit, le rejoindront finalement dans la concession du cimetière de Samoreau, où il a été enseveli.

Je ne dirai que quelques mots de ce texte, car sa découverte doit demeurer individuelle, selon moi. Parce que, aussi, la pudeur de Mallarmé, qui ne souhaitait pas que ces notes fussent connues, encore moins publiées, m’incite à une certaine retenue.

Ce « tombeau » inachevé, ce sont des mots, des idées jetés sur 202 petits feuillets réunis dans une enveloppe rouge et publiés pour la première fois en 1961 par Jean-Pierre Richard. Tentatives mallarméennes s’il en est de conjurer la mort et le néant, de les vaincre en redonnant une forme d’être à celui qu’ils ont ravi. On ignore pourquoi l’œuvre projetée (un long poème en trois temps ? Une pièce ?) n’a jamais été terminée. On peut émettre des hypothèses, mais ce n’est pas ce qui m’intéresse ici. L’édition de ces feuillets de brouillon constitue en soi un objet suffisant. Elle révèle les dessous du processus créatif, rappelle les obsessions, souligne la méthode de l’incomparable poète. Et dit, évidemment, une douleur infinie, qu’il s’agit d’utiliser afin de perpétuer le précieux disparu. Que la pensée prenne le relais d’une chair trop fragile ! Le choix des mots, celui de la mise en page aussi est souvent signifiant. La seconde indique de temps à autre plusieurs niveaux de lecture. Oh, bien sûr, certaines pages semblent ne donner que des mots dont la signification exacte, les implications échappent au lecteur, faute de contexte et de développement logique. Mais il y a également des fulgurances, d’une simplicité essentielle qui dit, sans vaines fioritures.
Agité de sentiments violents qui affleurent parfois, telle la culpabilité, Mallarmé élabore toute une construction mentale destinée à imposer un sens au décès scandaleux (qui choque et horrifie) et à l’annuler, non dans la réalité, mais dans l’idéal. Sa souffrance, plus particulièrement les larmes versées, sont l’un des moyens d’atteindre cet objectif, dans la mesure où elles élèvent le regard/esprit :

vision
sans cesse épurée
par mes larmes
(Feuillet 151)

Lire ces fragments – de préférence après avoir pris connaissance de la solide introduction accompagnant leur édition, afin d’en mieux pénétrer les profondeurs multiples – est émouvant et singulièrement prenant. Car d’un côté on y reconnaît le génie mallarméen, et de l’autre, face à l’expression d’émotions à vif, on ne peut que compatir (au sens plein, de nouveau). Le deuil n’est-il pas notre triste lot commun ?