Le deuil écrit de Mallarmé

Je ne peux pas croire
à tout ce qui s’est passé —
———— Le
recommencer en
esprit au delà —
l’ensevelissement
etc  —
(Feuillet 147)

Tombeau

Pour un tombeau d’Anatole, de Stéphane Mallarmé, édité et présenté par Jean-Pierre Richard, Paris, Points, 2006.

 En 1879, Stéphane Mallarmé connaît l’invraisemblable douleur de perdre son fils Anatole, âgé de 8 ans. Fidèle à lui-même, le poète ne fait rien d’ostentatoire. Mais il travaille, en secret, à un tombeau, œuvre littéraire chargée d’offrir à l’enfant l’immortalité, parallèlement à la survie qu’il a déjà acquise à travers la peine (et donc le souvenir) sans cesse renouvelée dans le cœur de ses parents. Parents qui, Mallarmé l’écrit, le rejoindront finalement dans la concession du cimetière de Samoreau, où il a été enseveli.

Je ne dirai que quelques mots de ce texte, car sa découverte doit demeurer individuelle, selon moi. Parce que, aussi, la pudeur de Mallarmé, qui ne souhaitait pas que ces notes fussent connues, encore moins publiées, m’incite à une certaine retenue.

Ce « tombeau » inachevé, ce sont des mots, des idées jetés sur 202 petits feuillets réunis dans une enveloppe rouge et publiés pour la première fois en 1961 par Jean-Pierre Richard. Tentatives mallarméennes s’il en est de conjurer la mort et le néant, de les vaincre en redonnant une forme d’être à celui qu’ils ont ravi. On ignore pourquoi l’œuvre projetée (un long poème en trois temps ? Une pièce ?) n’a jamais été terminée. On peut émettre des hypothèses, mais ce n’est pas ce qui m’intéresse ici. L’édition de ces feuillets de brouillon constitue en soi un objet suffisant. Elle révèle les dessous du processus créatif, rappelle les obsessions, souligne la méthode de l’incomparable poète. Et dit, évidemment, une douleur infinie, qu’il s’agit d’utiliser afin de perpétuer le précieux disparu. Que la pensée prenne le relais d’une chair trop fragile ! Le choix des mots, celui de la mise en page aussi est souvent signifiant. La seconde indique de temps à autre plusieurs niveaux de lecture. Oh, bien sûr, certaines pages semblent ne donner que des mots dont la signification exacte, les implications échappent au lecteur, faute de contexte et de développement logique. Mais il y a également des fulgurances, d’une simplicité essentielle qui dit, sans vaines fioritures.
Agité de sentiments violents qui affleurent parfois, telle la culpabilité, Mallarmé élabore toute une construction mentale destinée à imposer un sens au décès scandaleux (qui choque et horrifie) et à l’annuler, non dans la réalité, mais dans l’idéal. Sa souffrance, plus particulièrement les larmes versées, sont l’un des moyens d’atteindre cet objectif, dans la mesure où elles élèvent le regard/esprit :

vision
sans cesse épurée
par mes larmes
(Feuillet 151)

Lire ces fragments – de préférence après avoir pris connaissance de la solide introduction accompagnant leur édition, afin d’en mieux pénétrer les profondeurs multiples – est émouvant et singulièrement prenant. Car d’un côté on y reconnaît le génie mallarméen, et de l’autre, face à l’expression d’émotions à vif, on ne peut que compatir (au sens plein, de nouveau). Le deuil n’est-il pas notre triste lot commun ?

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