Humour et randonnée dans l’est des États-Unis

Promenons-nous dans les bois, de Bill Bryson, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 2013.

Promenons-nous dans les bois, de Bill Bryson, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 2013.

Un beau jour, le narrateur – censé être l’auteur lui-même – tombe par hasard, près de chez lui, sur l’un des sentiers de randonnée les plus fameux des États-Unis : l’Appalachian Trail. L’AT, comme on l’appelle entre initiés, parcourt quelque 3500 km de la Géorgie au Maine, à travers monts et forêts. Enthousiasmé par cette découverte fortuite, le narrateur décide de se lancer dans la grande aventure virile, quoique n’étant pas franchement un baroudeur dans l’âme, ni même un grand sportif. C’est ainsi que nous embarquons avec lui dans une épopée souvent comique dont les préparatifs, source de commentaires savoureux, donnent le ton.

Terrifié à l’idée d’affronter seul le chemin et les ours qui peuvent s’y cacher ou, pire, ne pas s’y cacher mais plutôt se montrer, il trouve un compagnon pour l’expédition en la personne d’un ancien ami qui a tout d’un Orson Welles sur le retour. Nos deux compères se lancent, bravant la neige, le froid, la pluie et… leur propre inexpérience. Les relations sont parfois houleuses entre ces deux improbables aventuriers du dimanche. Les soucis de l’un ne sont pas forcément ceux de l’autre. Prenez par exemple l’obsession du narrateur pour les ours, qui se traduit, lors d’une nuit où des bêtes non identifiées viennent visiter leur campement, par ce bref dialogue :

« Qu’est-ce que tu fous, Bryson ? Laisse-le tranquille et il va partir.
— Comment peux-tu rester aussi calme ?
— Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? T’es déjà assez hystérique pour deux !
— Excuse-moi, mais je pense que j’ai le droit d’être un poil inquiet. Je suis en pleine forêt, au milieu de nulle part, à fixer un ours dans l’obscurité en compagnie d’un type qui n’a qu’un coupe-ongles pour se défendre. Laisse-moi te poser une question : si un ours se jette sur toi, qu’est-ce que tu comptes lui infliger ? Une pédicure ?
— Je m’occuperai de ce problème en temps et en heure, a-t-il dit d’un ton implacable.
— Comment ça, en temps et en heure ? Mais on y est déjà, banane ! Il y a un ours là-bas, merde ! Il nous regarde. Il sent les nouilles et les Snickers et… oh ! putain !
— Quoi.
— Oh ! putain !
— Quoi ?
— Il y en a deux. Je vois une autre paire d’yeux. »

À mesure qu’il progresse sur le sentier, l’auteur essaime des informations sur les lieux traversés, sur les États-Unis en général et leur population en particulier, sur les aberrations de leur politique écologique aussi. Chaque État traversé fait l’objet de commentaires historiques, sociaux, économiques. Le Tennessee et ses créationnistes obtus en prennent pour leur grade, à travers quelques pages féroces. La section de l’AT qui traverse la Pennsylvanie est quant à elle l’occasion d’un rappel de l’histoire industrielle de la région, qui a connu ses heures de gloire grâce aux mines d’anthracite et aux puits de pétrole, mais qui, en retour, a été victime d’une exploitation incontrôlée dont les effets pervers perdurent. L’auteur développe entre autres le cas de la ville de Centralia, désertée en raison d’un feu inextinguible qui brûle sous elle depuis plus de cinquante ans, faisant s’effondrer les sols, défonçant les routes et générant des fumées toxiques ! Un cauchemar bien réel que n’aurait pu mieux imaginer un scénariste de film catastrophe…
Le roman n’est pas tout de noirceur cependant. Il s’attache aussi à peindre les paysages sublimes et la flore des Appalaches, les rigueurs d’une nature encore splendide, quoique menacée, et qui reprend parfois ses droits là où les hommes avaient voulu la dominer.
Enfin, et c’est l’un des attraits majeurs du livre, Bill Bryson brosse des portraits merveilleux de justesse et de drôlerie. Ce sont d’abord les deux protagonistes de la noble aventure que l’on apprend à connaître et auxquels on s’attache. Don Quichotte et Sancho Panza, Oreste et Pylade n’ont qu’à bien se tenir ! Puis il y a tous les spécimens humains croisés sur le sentier ou dans les villes étapes où, parfois, après une semaine dans les montagnes, les randonneurs viennent échouer, en quête de junk food et de confort moderne. Du boulet insupportable qui vous colle aux basques comme un vieux pansement aux scouts en passant par les retraités dynamiques ou les jeunes croyants animés d’une foi démesurée, il y a de tout. Un échantillon d’humanité. Certains énergumènes sont l’objet de descriptions hilarantes. Un tel parle équipement avec un sérieux qui frise le fanatisme, insensible à l’ironie de son interlocuteur ; un autre exhibe fièrement un « moniteur de surveillance environnementale », censé lui permettre de tout savoir, mais ne prend pas le temps de lever le nez sur le paysage. Les propos pince-sans-rire du narrateur arrachent au lecteur des éclats de rire (qui peuvent s’avérer gênants si vous lisez dans le train, comme ce fut mon cas… Mais le ridicule ne tue pas, comme le démontre à maintes reprises le roman).

Sans nier la dimension initiatique de sa marche, l’auteur évite toujours de tomber dans les poncifs du genre. Oui, cette randonnée lui révèle certaines choses. Oui, il devient accro à la marche, en dépit des déboires qu’il connaît. Mais elle ne le transforme pas vraiment. Il n’est pas devenu autre à l’issue du périple. Il n’est pas meilleur. Enfin, meilleur marcheur, si. Évidemment. Il me semble que c’est pour cette raison, parce qu’il continue à passer la route, les lieux et les êtres au crible de son esprit acéré, que nous le suivons avec un tel enthousiasme. Et dévorons les pages comme lui les kilomètres.

Sportifs de canapés, amateurs de satires sociales intelligentes, quêteurs de rire, procurez-vous ce Promenons-nous dans les bois !

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