Amour, rage et sénilité

Le Possédé, de Camille Lemonnier, Paris, Nouvelles Editions Séguier, 1997.

Le Possédé, de Camille Lemonnier, Paris, Nouvelles Éditions Séguier, 1997.

Oh, je vous vois déjà froncer le sourcil, lever au ciel un œil réprobateur. ENCORE un texte de la défunte Bibliothèque décadente ! maugréez-vous. Oui. Je ne vous les présenterai pas tous, promis. Même si, droguée que je suis à la langue vénéneuse et inventive des auteurs fin-de-siècle, je n’y verrais personnellement aucun inconvénient. Que voulez-vous, quand on a goûté aux mets épicés et un brin faisandés de cette littérature, on trouve parfois insipides les autres écrits.

Ce Possédé de Camille Lemonnier, publié en 1890, conte une histoire mille fois dite : celle du vieux magistrat qui, arrivé à l’automne d’une vie conformiste, se prend d’une passion destructrice pour une jeune femme qui le mène à sa perte et aux plus viles ignominies. Cette femme, la serpentine et exotique Rakma, tout droit sortie d’un tableau de Rops, est une créature diabolique et dominante, qui hait les hommes. Elle est une maladie qui ronge le vieil amant, physiquement d’abord (la déchéance est décrite par le menu), mentalement ensuite. Lemonnier décrit avec finesse la chute de l’homme, vidé par ce « charançon final » qu’est pour lui Rakma, vampire de son âme et de son corps usé.

Tout cela serait assez quelconque et commun – le terme même de « possédé » est souvent repris par les auteurs du temps pour évoquer les hommes en proie à l’obsession érotique –, n’était l’ajout d’ingrédients précieux et décisifs, tel l’onirisme. Un onirisme glacé qui évoque Redon, et inaugure le roman sous un jour funèbre et bizarre. Pour évoquer la psychologie du personnage, l’auteur a par ailleurs de belles formules, qui nourrissent ce tableau de songes brumeux qu’est le roman :

L’Œil circule dans sa vie intérieure, – œil obsessionnel et qui toujours plus avant descend aux troubles eaux de son désir, – œil nageant avec son regard, comme un lumineux poisson, par-dessus les limons soulevés de la concupiscence.

Autre élément bienvenu : le double, ou fantôme intérieur, qui semble exister en Lépervié (ainsi se nomme le magistrat). On l’appelle parfois la Voix. Lépervié, qui d’abord soliloque, paraît ensuite dialoguer avec elle. Cette Voix, c’est celle de l’atavisme fatal ; celle de l’aïeul dont le vice a gangrené la lignée, et qui revient hanter, posséder le protagoniste de cette tragédie moderne. Elle est parfois peu amène :

Et sais-tu pourquoi elle te paraît si belle, cette fille sans beauté, et qui t’enroule autour de son petit doigt comme un fil qu’elle cassera d’un coup de dent quand elle voudra ? C’est qu’elle possède la beauté pire, la beauté de ton vice et de ton abjection ; c’est qu’elle est, à travers son rire de bête de proie, l’épouvantable laideur de la charogne que tu nourris en ta chair et qui te putréfie vivant ; c’est qu’elle est ton puits de perdition, le trou fangeux où il t’était commandé de rouler et où tu roules, sale ordure, infectieuse et déplorable crapule !

N’est-ce pas charmant ?

Hérédité, roman de la fange et de l’ordure où ravale une passion sénile, voilà qui sent son naturalisme, pensez-vous. Oui. Sauf que Camille Lemonnier ne fait pas de descriptions naturalistes. Sa langue unique, gonflée, complexe, n’est pas celle de Zola. La construction baroque de son roman échappe pareillement à la manière naturaliste. L’auteur était conscient de n’appartenir à aucune catégorie précise, au grand dam des critiques contemporains, comme le montre le très intéressant texte publié dans les annexes où il analyse sa propre poétique. Par ailleurs, il a de ces trouvailles heureuses, comme de doubler la déchéance du magistrat par celle de ses lectures. Des essais doctes et carrés des débuts, Lépervié glisse vers les lectures médiocres de romans sentimentaux, puis tombe dans les textes licencieux, avant de s’échouer dans la bourbe des brochures et gravures pornographiques sans noms d’auteur ni d’éditeur…

Les multiples richesses de ce roman sont à découvrir au fil de la lecture, aidé de la toujours précieuse préface de Jean de Palacio. Je ne vous en dirai pas davantage.

Publicités

2 réflexions sur “Amour, rage et sénilité

  1. Qui oserait se lasser de la littérature décadente ?
    Très belle critique… Maintenant j’ai envie de l’acheter, ce roman… Tentatrice !

  2. Pingback: Le goût amer du péché | Litterae meae

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s