Une méditation philosophicomique venue du Nord

800x

Un pigeon perché sur une branche philosophait sur l’existence, de Roy Andersson, Suède/Norvège/France/Allemagne, 2014.

Avec ce long-métrage qui clôt sa trilogie sur l’être humain, débutée en 2000 avec Chansons du deuxième étage et poursuivie en 2007 avec Nous, les vivants, le réalisateur suédois Roy Andersson donne au spectateur une leçon de cinéma et une leçon philosophique.

Que raconte ce film, me demandez-vous ? Eh bien, pour faire simple, il montre l’absurdité de l’existence, avec humour (noir) et mélancolie. Le rapport à la mort, l’amour, la vacuité de nos occupations (vaines diversions face au néant !), la solitude aussi et surtout sont ses objets principaux. La succession de plans fixes admirables, qui rappellent l’univers glacé de certains peintres et photographes, souligne en effet l’isolement d’êtres qui, même entourés, demeurent irrémédiablement seuls. Flottant à la surface de l’existence plutôt qu’en dedans, chacun lutte à sa manière contre cette malédiction, à l’instar de l’improbable duo formé par Sam et Jonathan, dignes héritiers de Laurel et Hardy et de Vladimir et Estragon tout à la fois. Nous les suivons à travers les saynètes qu’égrène le film. Drôles et pathétiques, vendeurs peu convaincants de farces et attrapes désuètes (ils veulent que les gens s’amusent, ne cessent-ils de déclarer d’un ton lugubre qui, par décalage, crée le comique), ils incarnent cette humanité à la dérive. Et comme presque tous les personnages du film, ils arborent un visage blafard, plâtré, qui leur confère l’air de pantins tragiques ou de cadavres ambulants.

Pigeon

D’emblée, le spectateur est happé par l’atmosphère de tristesse brumeuse que dégage cette œuvre. Outre les décors, franchement déprimants, les couleurs – fades, ternes, camaïeux de beige, brun, olive et gris – et les personnages – généralement peu séduisants, pour ne pas dire plus – donnent du monde une morne vision. Il est cependant quelques exceptions, brièvement aperçues lors de scènes plus vivement colorées mettant en scène des jeunes gens ou des enfants et qui semblent proposer une échappatoire à l’absurdité : l’amour (quel qu’il soit). Idée simple, rebattue, et pourtant…

Le film regorge par ailleurs de symboles et d’allégories, plus ou moins évidents, que chacun interprétera à sa manière. L’étrange apparition du jeune roi Charles XII et de son armée dans un troquet peu reluisant situé dans un no man’s land à l’orée de la ville en est un exemple. J’y vois la démythification d’un héros national et la critique (éternelle) de la guerre tueuse d’hommes, comme aurait dit Homère. On pourrait, à première vue, juger ces scènes gratuites, peu cohérentes avec le reste du film ; elles me paraissent au contraire s’insérer à merveille dans la réflexion générale sur la vie et la mort que déroule Roy Andersson.

Commencé dans un rire amer, le film se termine sur deux séquences éprouvantes qui disent la cruauté de l’homme (homo sapiens pourtant, comme le rappelle une phrase à l’écran) ne sachant plus quoi inventer pour tromper sa peur de la mort, ou de l’ennui, ou du vide, ou de je ne sais quoi. Elles provoquent une forme de malaise chez le spectateur. On a affaire à un authentique cinéma de la cruauté, pour le dire en termes artaldiens.

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Oscillant entre réalisme et onirisme (cauchemardesque à la fin), cultivant une esthétique impeccable, variant les objets de réflexion, ce Pigeon est bien une œuvre philosophique : suscitant d’abord l’admiration, il invite ensuite à s’interroger sur soi et sur le monde. Et parvient à toucher le cerveau et l’âme en plein cœur.

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