Le rêve américain… nouvelle version

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Little America, de Rob Swigart, Paris, Cambourakis, 2015.

Vous êtes déprimé ? Vous en avez assez de votre vie ? Vous voulez vous changer les idées ? Vous pouvez opter pour un trek en Patagonie ou pour la lecture de ce roman. Je vous laisse le choix. J’ai opté pour le second, légèrement moins onéreux.

Si c’était un film des années 1970, la bande-annonce crépitante aurait pu fièrement clamer : Du suspense… de l’action… du sexe… et du rire ! Mais c’est un roman. Et quel roman ! Magnifiquement traduit par François Happe, bénéficiant d’une édition soignée et d’une ravissante couverture glacée qui donne le ton, ce récit déluré vous transporte dans les États-Unis des années 1970 (hallucinations comprises). Coucheries et cocuages, trafic de drogue, de matière fissile ou de Sauce Spéciale, appât du gain, essor des fast-foods, triomphe de la voiture, joints et alcool, tout est là pour créer un univers romanesque total. C’est tout bonnement jouissif.

Rob Swigart, l’auteur de cette merveille, est né en 1941. Il publie Little America en 1977. C’est son tableau déjanté de l’époque, qu’il a composé pour s’amuser, dit-il. Dans un joyeux foutoir s’opposent l’Amérique conservatrice, drapée dans ses valeurs, ses peurs (le nucléaire et l’U.R.S.S. notamment) et ses vieilles traditions, mais gangrenée d’ennui, d’hypocrisie, de mensonges, de mesquinerie, et l’Amérique de la contre-culture et des jeunes : drogue, liberté sexuelle, rejet de l’autorité, quête d’autres valeurs, etc. Le choc des générations, en d’autres termes, incarné de manière burlesque par la lutte secrète entre Orville Hollinday Senior (call him Senior) et son fils, Orville Hollinday Junior. Ces deux-là se haïssent. Le second machine d’ailleurs depuis l’adolescence des plans tous plus foireux les uns que les autres pour envoyer son géniteur et ses Cadillac successives ad patres. Outre ces joyeuses tentatives de parricide (si si, dans ce roman, elles sont joyeuses), Orville a un rêve : s’installer à Little America. Qu’est-ce que cet endroit ? LA PLUS GRANDE STATION-SERVICE DU MONDE. Quoi, ça ne vous éblouit pas ? Eh bien Orville, lui, ne pense qu’à cela, depuis sa plus tendre jeunesse. Au fil de ses études et emplois (dans l’armée, où il nourrit une étrange passion pour une bombe nommée Big Daddy – eh oui, Freud en sourit dans sa tombe – ou dans la justice, auprès du juge William Carter, dit Bill le Terrible), il devient plus ambitieux, envisageant dorénavant de posséder une pompe dans ce pur produit de la civilisation américaine, poussé au cœur du désert comme un champignon magique, tout de béton et de néons vêtu. Et puis, il sait que tout le monde finit un jour ou l’autre par passer à Little America. Tout le monde, y compris son père… et sa Cadillac. Les deux obsessions de notre héros sont ainsi réunies.

Autour du père et du fils, toute une galaxie de figures hautes en couleur se croisent, au gré d’une histoire magistralement construite. Rob Swigart a su créer un maillage dense qui évoque irrésistiblement un scénario. Chaque chapitre (il y en a 100 au total) raconte une bribe de la grande mosaïque, mêlant les histoires individuelles, les époques (des années 1950 aux années 1970). Ça pourrait être confus, ça ne l’est pas. Les enchaînements d’un chapitre à l’autre, basés sur des échos, des réponses qui n’en sont pas (une prise de parole finit un chapitre, une autre ouvre le suivant, qui semblent ainsi se répondre mais avec un effet de décalage qui génère le comique), des jeux de miroir, etc., sont parfois franchement hilarants.

De façon générale, le lecteur ne cesse de rire, que ce soit devant les rêves façon Autant en emporte le vent de l’affriolante Margot, les rencontres érotiques de Flora et Andrew (et, plus particulièrement, du nez d’Andrew, personnage à part entière), l’improbable romance entre une vieille fille squelettique et un vieil obsédé aux dents mauves, le trio de starlettes de films porno aux titres inénarrables (Giclées pour Gidget au pays de la glisse, par exemple) ou encore la fin gratinée d’un couple ratatiné grillé par la foudre dans son véhicule. Tout est savoureux, juste alors même que caricatural. C’est du grand art. On sent partout la culture de l’auteur, les preuves de son intelligence affleurent à chaque page, et ce n’en est que plus délectable.

Mettez votre plus belle chemise à fleurs, vos lunettes en cœur et partez pour un voyage que vous ne regretterez pas.

Pour en savoir plus sur Rob Swigart, vous pouvez lire un entretien très intéressant et tout récent publié sur Babelio : http://www.babelio.com/auteur/Rob-Swigart/94253

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