Quand la France découvrait le thé, le café et le chocolat

Le musée Cognacq-Jay nous invite cet été à une savoureuse découverte : celle des débuts en France (et plus particulièrement à Versailles et Paris) du thé, du café et du chocolat, boissons exotiques appelées à devenir les compagnes de notre quotidien. Bien que de taille modeste, l’exposition retrace joliment cette histoire qui permet, par un biais original, de peindre à petites touches le portrait d’un siècle.

Madame la marquise de Montesson, madame la marquise du Crest et madame la comtesse de Damas prenant le thé dans un jardin, par Carmontelle,  1773. Musée Carnavalet, Paris / Roger-Viollet

Madame la marquise de Montesson, madame la marquise du Crest et madame la comtesse de Damas prenant le thé dans un jardin, par Carmontelle, 1773. © Musée Carnavalet, Paris / Roger-Viollet

Les débuts des « liqueurs chaudes » en France

Moulin à café de style Louis XIV, par Martin Aisnez. Musée Le Secq des Tournelles, Rouen.

Moulin à café de style Louis XIV, par Martin Aisnez. © Musée Le Secq des Tournelles, Rouen.

Le XVIIIe siècle a le goût de l’exotique. Ce qui se traduit notamment par l’essor des chinoiseries dans les arts. L’engouement pour les boissons exotiques que sont le thé, le café et le chocolat s’inscrit dans cette mode. Mais c’est dès le siècle précédent que ces trois élixirs ont mis le pied (si j’ose dire) sur le sol français. D’abord présentés à la Cour, les trois breuvages conquièrent en quelques décennies la noblesse et la grande bourgeoisie. Le début de l’exposition évoque le contexte économique, commercial et culturel qui a vu émerger cet usage nouveau, mettant par exemple en lumière la création, sous l’impulsion de Colbert, de la Compagnie des Indes orientales et occidentales en 1664.

Face à la nouveauté, les débats se multiplient, comme toujours. Amateurs et détracteurs s’affrontent autour des qualités et des dangers associés à ces boissons. Leurs vertus thérapeutiques font l’objet d’études et dans les années 1660-1680 fleurissent les traités où le thé, le café et le chocolat sont loués comme des stimulants dotés de vertus digestives ici, anticéphaliques là. Voyez par exemple le Traitez nouveaux & curieux du café, du thé et du chocolate publié par le marchand et botaniste Philippe Sylvestre Dufour en 1685. Un siècle plus tard, en 1775, un certain Guillaume-René Le Fébure propose même un chocolat antivénérien !

Cette époque est aussi celle des traités sur l’art de préparer ces diverses boissons en utilisant les nouveaux ustensiles créés à cet effet, comme le moulin à café, qui apparaît dans les années 1660.

Un succès fulgurant 

La France aisée de la Régence, de Louis XV et de Louis XVI se régale de ces boissons chaudes (surtout le café et le chocolat). Des cafés puis des restaurants voient le jour à Paris, qui deviennent des lieux de rendez-vous très prisés. De belles estampes en témoignent, dont certaines sont présentées dans l’exposition. Autour de la commercialisation des liqueurs chaudes, la lutte est vive : pour les corporations, l’enjeu financier est de taille !

Modèle d'une théière en pâte dure de Sèvres, anonyme, d'après Charles Etienne Leguay. Musée Carnavalet / Roger-Viollet.

Modèle d’une théière en pâte dure de Sèvres, anonyme, d’après Charles Étienne Leguay. © Musée Carnavalet, Paris / Roger-Viollet.

La consommation de ces liqueurs chaudes se répandant, on crée des chocolatières, théières, cafetières, tasses et bols. D’abord fortement influencées par la manufacture chinoise, les manufactures européennes de porcelaine et de faïence s’émancipent peu à peu de cette tutelle extrême-orientale et déclinent en mille et un modèles ces ustensiles très demandés, les adaptant aux modes et au goût du jour. Certains décors offrent des motifs exotiques ; d’autres sont plus surprenants, telle la crucifixion aux couleurs et au tracé naïfs qui orne une tasse et un petit sucrier coordonné. Un délicat cabaret (nom donné aux services à liqueurs) se pare de portraits de Louis XVI, de Marie-Antoinette, du comte et de la comtesse d’Artois, et autres membres de la famille. Voilà qui rappelle les mugs arborant fièrement les visages de la famille royale vendus aux touristes à Londres !

La Famille du duc de Penthièvre ou La Tasse de chocolat, par Jean-Baptiste Charpentier, 1768. Musée Jacquemart-André / Adré Chaalis

La Famille du duc de Penthièvre ou La Tasse de chocolat, par Jean-Baptiste Charpentier, 1768. © Musée Jacquemart-André, Chaalis

La peinture et l’art de l’estampe reflètent le succès rencontré par ces boissons, que l’on retrouve sur la plupart des scènes d’intérieur mettant en scène les couches supérieures de la société. Ainsi du célèbre tableau peint par Jean-Baptiste Charpentier en 1768 et intitulé La Famille du duc de Penthièvre ou La Tasse de chocolat. Ces œuvres montrent aussi que l’on déguste le thé, le café ou le chocolat lors des repas ou lors des moments de sociabilité. Ces dames sont parfois figurées prenant un café dans l’intimité, à l’instar de madame Du Barry ; ailleurs, on le sert dans les salons, ou lors de visites mondaines. Tout le monde s’y met : Louis XV est un grand amateur de café, les philosophes des Lumières aussi, et les révolutionnaires de même. Ce goût est si bien partagé qu’à l’heure de la Révolution, le «caffé laité» est déjà typique du petit déjeuner parisien :

Point de maison bourgeoise où, à dîner, l’on ne vous présente du café. Point de fille de boutique, de cuisinière, de femme de chambre, qui, le matin, ne déjeune avec du café au lait. Ce goût, me croira-t-on ! a passé même jusqu’aux dernières classes du peuple.
(Pierre Jean-Baptiste Le Grand d’Aussy, Histoire de la vie privée des Français, depuis l’origine de la nation jusqu’à nos jours, 1782.)

Cabaret à décor bleu et rose, manufacture de Meissen, XVIIIe siècle. Sèvres, cité de la Céramique. © RMN-Grand Palais, Martine Beck-Coppola

Cabaret à décor rose, manufacture de Meissen, XVIIIe siècle. Sèvres, cité de la Céramique. © RMN-Grand Palais, Martine Beck-Coppola

Thé, café ou chocolat ? L’essor des boissons exotiques au XVIIIe siècle, jusqu’au 27 septembre 2015, musée Cognacq-Jay,
8 rue Élzévir, 75003 Paris. Tél. 01 40 27 07 21. Horaires : du mardi au dimanche, de 10h à 18h.

Pour plus d’informations sur l’exposition, c’est ICI. Un joli catalogue, très documenté et agrémenté d’un livret de recettes du XVIIIe siècle, est également disponible.

Un musée gourmandise

Si vous ne connaissez pas encore le musée Cognacq-Jay, je vous invite à l’explorer à l’issue de cette exposition. Il manifeste avec éclat ce raffinement à la française qui fit notre renommée et valut à la France d’être le point de mire culturel de l’Europe. La salle Boucher est un régal parmi d’autres. Les boiseries qui ornent les murs, le mobilier ajoutent leur charme à celui des œuvres exposées. Goût pour l’exotisme ou pour l’antique, essor du commerce et de la consommation, changements sociétaux et politiques, tout est passé en revue avec légèreté, révélant un siècle souvent dénigré et pourtant riche de mille facettes.

Déchiffrer la peau

La Peau. Totem et Tabou, par Christine Bergé, Neuilly-lès-Dijon, Le Murmure, 2015.

La Peau. Totem et Tabou, de Christine Bergé, Neuilly-lès-Dijon, Le Murmure, 2015.

Dans ce bref essai paru au sein de la bien nommée collection Borderline, Christine Bergé, anthropologue et philosophe, s’interroge sur la peau, la peau humaine, fragile enveloppe porteuse de significations multiples.
La pensée de l’auteure, souvent complexe, entraîne le lecteur dans une promenade thématique qui traverse le temps, l’espace et lie en un va-et-vient constant le physique et le psychique.
Christine Bergé a choisi d’aborder son sujet à travers quatre objets phares, étudiés successivement et de manière autonome. Chacune des sections ainsi constituées offre une foule d’informations et de pistes de réflexion, rendant ces quelque 80 pages plus fertiles qu’on eût pu le croire de prime abord.

Le premier chapitre conte l’histoire d’un livre d’astronomie relié en peau humaine. La peau d’une comtesse phtisique amoureuse des constellations (c’est presque trop merveilleusement décadent pour être vrai). Il nous transporte à la fin du XIXe siècle, dans l’univers intime et scientifique de Camille Flammarion, amoureux des astres et de la peau des femmes, à qui fut légué cet étrange bien.
Le deuxième pénètre le secret des momies, de leur confection à leur strip-tease forcé, quelques millénaires plus tard, sous la main curieuse et indiscrète des scientifiques. C’est l’occasion de décrire les rituels de préparation des corps des défunts tels qu’ils ont évolué des premiers Égyptiens à ceux de la période hellénistique. C’est aussi une fenêtre ouverte sur le travail des spécialistes au sein des musées, qui effeuillent l’énigme, bandelette après bandelette.
Le troisième chapitre met en vedette les talismans de Catherine de Médicis, à mi-chemin de l’histoire et de la légende (noire). La reine aurait en effet porté, à des fins de protection, une médaille, dont on connaît des reproductions, et une peau de vélin couverte de figures et de caractères empruntés à diverses langues – pratique usuelle depuis l’Antiquité. De cette peau, on ne conserve que des témoignages écrits ultérieurs. Dans ces pages, l’auteure dépeint l’étroite relation qui existe entre christianisme et occultisme en cette Renaissance où fleurit la cabale chrétienne, dans le sillage des géniaux Marsile Ficin et Pic de la Mirandole. C’est aussi le temps de la publication de l’un des plus célèbres manuels de magie qui soient, sous la plume d’Henri Cornélius Agrippa.
Le quatrième et dernier chapitre abandonne l’histoire pour analyser avec subtilité les dessous et ressorts du close-up photographique, détaillant notamment le portrait de l’activiste politique maori Tame Iti, au visage tatoué d’un moko traditionnel. Cette dernière partie, plus encore que les précédentes peut-être, mêle anthropologie, esthétique et philosophie, sans oublier la voix personnelle de celle qui a su ouvrir nos perspectives et stimuler notre curiosité avec un art consommé.

Le fabuleux Dado s’expose à l’abbaye d’Auberive

Les opposés s’attirent, dit-on. Prenez un lieu vénérable, niché dans une campagne verdoyante et merveilleusement arborée, ajoutez-y un centre d’art contemporain d’une grande richesse : vous avez le mélange parfait. Cette union du passé et du présent, des arts et de la nature s’épanouit à l’abbaye d’Auberive, sise dans le village du même nom, tout près de la limite séparant la Haute-Marne de la Côte-d’Or, au sein de ce qui sera, en 2017, le onzième parc national français.

Cour principale de l'abbaye, où se trouvait le cloître. © Chryseia

Cour principale de l’abbaye, où se trouve le cloître. © Chryseia

Un éden retrouvé

Vestige du chevet de l'église abbatiale cistercienne, avec les vitraux de Gilles Audoux.

Chevet de l’église abbatiale cistercienne, avec les vitraux créés par Gilles Audoux. © Chryseia

Vingt-quatrième fille de Clairvaux, l’abbaye d’Auberive (Alba Ripa, en latin, ce qui signifie « rive blanche ») est fondée en 1135 à l’instigation de Bernard de Clairvaux. Au cours des siècles, le site et les divers édifices qui le composent ont connu de multiples changements. De l’architecture sobre et dépouillée des origines, il subsiste toutefois quelques vestiges, dont le plus remarquable est le chevet à fond plat, typiquement cistercien, de l’ancienne église abbatiale, orné de vitraux contemporains créés pas Gilles Audoux dans le respect de l’esprit des fondateurs. On trouve aussi ici et là des éléments architecturaux médiévaux, comme l’entourage sculpté de la porte du réfectoire des moines, du XIIIe siècle.

Les bâtiments ont ensuite subi des remaniements et ajouts successifs, notamment au XVIIIe siècle, époque fastueuse pour les cisterciens installés là. La superbe aile ouest, telle qu’on peut aujourd’hui la voir, en témoigne avec éclat. Destinée à recevoir les hôtes de marque alors que, jadis, elle était réservée aux convers, elle présente une façade de style classique à la française des plus élégantes. Devant son parterre herbeux, l’Aube passe dans une dérivation ornée de cascades bruissantes, créant un authentique locus amoenus où l’on s’établirait volontiers.

L'aile ouest, où est présentée l'exposition.

L’aile ouest, où est présentée l’exposition. © Chryseia

Vendue à la Révolution, l’abbaye est acquise par Abel Caroillon de Vandeul, gendre de Diderot, qui entreprend d’abord d’en faire une filature de coton, avant de la transformer en un lieu de villégiature. Pour magnifier la nouvelle entrée principale de son domaine, il achète la grille de l’entrée d’honneur de l’abbaye de Beaulieu, attribuée à Jean Lamour (qui œuvra pour la place Stanislas à Nancy) ; cette grille ouvragée est toujours en place. Le site passe ensuite entre les mains d’un maître de forges, qui utilise les pierres de l’église abbatiale et de l’aile sud du cloître pour construire un haut-fourneau, à quelques kilomètres de là. Ce même propriétaire, nommé Bordet, transforme également le moulin médiéval en orangerie.

Trois prisonnières en résine imaginées par Badia rappellent le passé carcéral de l'abbaye. © Chryseia

Trois prisonnières en résine et fibre de verre, imaginées par Badia, rappellent le passé carcéral de l’abbaye. © Chryseia

En 1856, c’est au tour de l’État d’acheter Auberive pour en faire une prison pour femmes et désengorger Clairvaux (les deux abbayes, mère et fille, ont ainsi ce destin carcéral en commun). Parmi les détenues les plus célèbres, on compte la communarde Louise Michel, qui fut ensuite déportée en Nouvelle-Calédonie. Une chapelle de style néogothique est érigée à ce moment, où les prisonnières prient, mangent et reçoivent une instruction, selon les heures. Cette chapelle, comme les vestiges du chevet cistercien, est désormais illuminée par les vitraux imaginés par Gilles Audoux, et accueille les concerts donnés pendant la saison culturelle.

L’histoire de l’abbaye continue d’être tortueuse au XXe siècle : après avoir été une colonie agricole pour les garçons, elle retourne dans le giron de l’Église de 1925 à 1960, avant d’être vendue à une entreprise privée qui en fait une colonie de vacances pour les enfants de son personnel. Enfin, en 2004, le lieu est racheté par ses propriétaires actuels, qui entreprennent sa rénovation, y implantent un centre culturel et font fructifier les trois vergers conservatoires plantés au XXe siècle par les religieux et destinés à préserver des variétés locales de pommiers et de poiriers, dont certaines sont devenues rarissimes.

Ouverte au public, classée au titre des monuments historiques, l’abbaye entame ainsi à près de 900 ans une nouvelle existence, sans rien renier de son passé pluriel.

Dado corps et âme

La majestueuse aile ouest de l’abbaye abrite depuis 2006 un centre d’art contemporain. C’est dans cet espace hors norme – salles de tailles variables, certaines dotées de boiseries, d’autres de cheminées en marbre, etc. –  que se déploient une partie des œuvres appartenant à l’imposante collection d’art expressionniste de madame et monsieur Volot, et une exposition temporaire. Cette année, celle-ci est dédiée à Miodrag Djuric, dit Dado, l’un des piliers de la collection Volot.

Il me semble que tout art, pas simplement le mien, est fatalement la recherche d’une autre vie. C’est un moyen d’échapper si on veut, mais ce qui est terrible, et ce qui est surtout intéressant dans l’art, c’est qu’il mène à une auto-trahison. On peut essayer de s’évader et d’éviter de dire les choses qui vous tourmentent, mais elles apparaissent toujours.
(Dado, lors d’une conversation avec Michael Peppiatt en 1978.)

Vue d'une des salles d'exposition. © Chryseia

Vue d’une des salles d’exposition. © Chryseia

Né en 1933 au Monténégro, Miodrag Djuric connaît une enfance difficile, marquée par la guerre et ses horreurs. Après la mort de sa mère en 1944, il vit un moment en Slovénie, auprès de son oncle, puis part étudier l’art à Herceg-Novi (au Monténégro) et Belgrade. Il gagne Paris en 1956. Rapidement repéré, exposé et reconnu, il mène une carrière prolifique et s’exerce à divers arts : peinture, collages, dessin, gravure, sculpture… Il décède à Pontoise en 2010.

La rétrospective orchestrée par Alexia Volot, en bonne entente avec la fille de l’artiste et son époux, réunit plus de 80 œuvres, de 1954 (Le Cri) aux années 2000. Elle permet de mettre en lumière l’évolution de l’art de Dado, artiste cultivé et curieux, toujours en quête de nouveaux moyens d’expression plastique. Outre les pièces appartenant à la collection Volot, des prêts importants ont été consentis par des collectionneurs privés de divers pays, la galerie Jaeger Bucher, la Maison Rouge. Le résultat est admirable, tout à la fois varié et cohérent.

Troisième panneau du Triptyque d'Hérouval, 1972. Fonds de l'abbaye d'Auberive

Troisième panneau du Triptyque d’Hérouval, 1972, fonds de l’abbaye d’Auberive. Photo Atelier Demoulin. © Fonds de l’abbaye d’Auberive

Au rez-de-chaussée, l’œuvre peint de Dado est exposé de manière chronologique. On est d’emblée saisi par l’univers fantastique de l’artiste, qui exprime avec force et néanmoins pudeur sa vision des horreurs de la Seconde Guerre mondiale et, plus généralement, des tourments de l’âme humaine. Son extraordinaire Thomas More, réalisé en 1958-1959, tel un hommage à Holbein, manifeste sa finesse psychologique autant que sa virtuosité technique. Des couleurs pâles ou acidulées de la plupart des peintures des débuts, qui mettent comme un voile sur la figuration de sujets souvent dérangeants, voire atroces, on progresse vers une palette plus vive, tranchée, qui s’accompagne d’un éclatement des formes. Partout se lit un même intérêt pour la chair, le corps, la nature (Dado consacre même une série à l’Histoire naturelle de Buffon !). La figure du bébé est récurrente, tout comme le motif du crâne. Les êtres monstrueux pullulent également, que l’on croirait sortis d’un tableau de Jérôme Bosch, comme dans le puissant Triptyque d’Hérouval (1972). Ici et là, des sculptures dialoguent avec les tableaux. Certaines furent réalisées après l’incendie de l’atelier de l’artiste en 1988 : avec Dado, la destruction mène à la création, comme dans le grand cycle de la nature.

Mayfair House, 1974. Photo Atelier Demoulin © Fonds de l'abbaye d'Auberive

Mayfair House, 1975. Photo Atelier Demoulin © Fonds de l’abbaye d’Auberive

Alexia Volot a souhaité que le premier étage constitue une sorte de cabinet graphique.
Y sont présentés des peintures, des collages, des dessins, des gravures. Pour réaliser ses collages, parfois de très grande taille, Dado utilisait ses propres dessins. Par ce nouveau biais, il poursuivait la recherche menée dans les peintures. Cette continuité thématique est soulignée par le rapprochement entre le Triptyque de Narval (peint en 1975) et le collage intitulé Mayfair House (1975 aussi) qui accueillent le visiteur au sommet des marches. Parmi les nombreux dessins que l’on peut admirer dans cette seconde partie de l’exposition, il en est qui ébahissent par leur finesse (un exemple ici). Ils sont la preuve incontestable du talent et du métier de l’artiste. Les gravures, réalisées notamment pour illustrer des ouvrages en édition limitée (Dado était un lecteur fervent), sont d’une semblable qualité. La petite salle où sont accrochées les gravures et les plaques destinées à illustrer Le Terrier, de Kafka (paru aux éditions Criapl’e en 1985) est une merveille. Le livre n’est hélas pas à la portée de toutes les bourses désormais…

En parallèle de l’exposition, le visiteur peut découvrir les dernières acquisitions du fonds de l’abbaye. Parmi les quelque vingt œuvres présentées, on peut citer Destruction (2012), de Du Zhenjun, foisonnante illustration de la destruction des idoles ; les dessins satiriques de José Garcia Tella, républicain espagnol émigré en France après la victoire de Franco­ ; les peintures de Paul Rebeyrolle, autre artiste particulièrement cher à Jean-Claude Volot. Toutes les pièces réunies ici sont reliées par un même fil thématique, celui de l’humain, de sa conscience et de son inconscient, de sa chair, de sa vulnérabilité enfin. Violence sublime d’un art qui révèle.

Destruction, de Du Zhenjun, 2012.

Destruction, de Du Zhenjun, 2012, fonds de l’abbaye d’Auberive. © Du Zhenjun

Dado. Horama, jusqu’au 27 septembre 2015, Centre d’art contemporain de l’abbaye d’Auberive, 1 place de l’Abbaye, 52160 Auberive. Tél. 03 25 84 20 20. Horaires : le mardi de 14h à 18h30, et du mercredi au dimanche de 10h à 12h30 et de 14h à 18h30.

Pour plus d’informations sur l’abbaye, l’exposition et les autres activités culturelles proposées au public, c’est ici.

N’hésitez pas également à aller visiter le site de l’anti-musée virtuel de Dado, ici.

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Dado. Horama, catalogue d’exposition, éditions de l’abbaye d’Auberive, 2015.

Un catalogue d’exposition est disponible. À défaut de pouvoir posséder un original de Dado, on peut profiter de belles reproductions de ses œuvres, et apprendre à mieux connaître l’artiste, notamment à travers ses propres paroles, qui séduisent et intriguent autant que ses peintures. Un vrai bonheur !

La vie d’une icône

Lizzie Siddal. The Tragedy of a Pre-Raphaelite Supermodel, de Lucinda Hawksley, André Deutsch, 2004.

Lizzie Siddal. The Tragedy of a Pre-Raphaelite Supermodel, de Lucinda Hawksley, Londres, André Deutsch, 2004.

Tombée très jeune sous le charme des préraphaélites, j’ai d’abord aimé et admiré Rossetti et Burne-Jones. Puis j’ai fait la rencontre d’une jeune femme aux cheveux flamboyants : Elizabeth Eleanor Siddal (1829-1862).

Modèle mythique de l’incomparable Ophelia de John Everett Millais, compagne puis épouse du génial et complexe Dante Gabriel Rossetti, Elizabeth Siddal aurait pu ne demeurer qu’une jolie créature parmi d’autres, une muse célébrée pour sa beauté, comme la pulpeuse Fanny Cornforth, autre modèle et maîtresse de Rossetti. MAIS : Elizabeth était elle-même une artiste, et une femme intelligente. De plus, sa vie tient du roman romantique, à un point qui laisse rêveur. Enfin, comme si sa mort précoce (elle décède à 32 ans) ne suffisait pas à asseoir sa légende, un épisode dont on aurait dit, s’il avait été inventé par un écrivain, qu’il était invraisemblable lui assura la postérité : sept ans après son décès, son corps fut exhumé à la demande de Rossetti, qui souhaitait récupérer l’unique exemplaire d’un carnet de poèmes qu’il avait, dans son désespoir premier, enterré avec elle ! Un rebondissement post mortem digne de cette Ophélie des temps modernes.

Au cours des dernières décennies, les préraphaélites ont fait l’objet d’un intérêt renouvelé, en Angleterre en particulier. Ont fleuri des études, des ouvrages d’art, et même une mini-série (Desperate Romantics, à déguster sans modération, même si les scénaristes ont pris des libertés avec la réalité). Elizabeth bénéficia de ce mouvement général et, parmi les ouvrages qui lui ont été consacrés, je m’intéresse ici à une biographie signée par Lucinda Hawksley et parue en 2004.

Portrait d'Elizabeth Siddal par Dante Gabriel Rossetti, vers 1854, Delaware Art Museum.

Portrait d’Elizabeth Siddal, par Dante Gabriel Rossetti, vers 1854, Delaware Art Museum.

Destinée au grand public, cette biographie, organisée de manière chronologique et thématique à la fois, se lit comme un roman. Admirablement écrite, elle restitue avec art le contexte dans lequel évoluait Lizzie (c’est ainsi qu’elle-même signait ses lettres amicales). L’auteure s’est visiblement appuyée sur une solide documentation : écrits et publications de l’époque, études scientifiques contemporaines, documents d’archives, etc., mais elle apporte aussi sa touche personnelle. C’est notamment sensible dans ses descriptions psychologiques, ou dans les interprétations qu’elle livre parfois. Cela constituerait un défaut dans un ouvrage qui se voudrait strictement scientifique, objectif, factuel ; mais comment dire la vérité d’un être, et, a fortiori, d’un être qui a vécu 150 ans plus tôt ? Bien des pans de la vie de Lizzie demeurent méconnus, il faut donc les reconstituer au mieux grâce aux sources diverses dont on dispose et à l’imagination. À l’empathie. La scène de la présentation officielle de Sid (surnom affectueux que lui donnait Rossetti) à Frances, Maria et Christina Rossetti, respectivement la mère et les sœurs de Dante, qui n’acceptèrent jamais cette compagne pour leur fils et frère, est exemplaire de ce mélange réel/fiction parfaitement maîtrisé.

Tel qu’il est, le livre donne chair à une créature trop longtemps dévorée par sa légende. De cette beauté étrange et frappante (elle était qualifiée de stunner, selon le mot fétiche de Rossetti et de ses confrères), nous découvrons l’esprit, la culture, le talent. Lucinda Hawksley inclut dans le corps de la biographie les poèmes de Lizzie et donne des exemples de son œuvre picturale, laquelle comprend des dessins, des aquarelles et quelques peintures à l’huile – les deux cahiers centraux sont malheureusement d’assez piètre qualité. Passionnée et dépressive, souffrant de problèmes de santé sans doute largement liés à son mal-être psychique, Lizzie est une véritable héroïne romanesque ; son histoire d’amour tumultueuse avec Dante Gabriel Rossetti, personnalité pareillement duelle et fascinante, renforce encore ce trait. Leur relation que Dante pensait prédestinée, marquée par la jalousie, la manipulation, les trahisons (de son fait à lui), est savamment décrite. Sid attend neuf ans que son amant l’épouse enfin, ce qu’il se décide finalement à faire lorsque, la croyant à l’agonie, il voit en ce geste l’unique moyen de la ramener à la vie. Mais, comme dans une tragédie, il est déjà trop tard : les souffrances psychiques et physiques de l’incandescente miss Siddal l’ont conduite à nouer une relation durable et destructrice avec le laudanum (mélange opiacé et alcoolisé qui fit des ravages au XIXe et au début du XXe siècle, où on le consommait comme aujourd’hui le paracétamol). Cette addiction dégrade un état de santé déjà fragile ; elle est aussi la raison probable du drame survenu en 1861 : Lizzie met au monde un enfant mort-né. Elle ne s’en remettra pas. Un an plus tard, elle se suicide. Par overdose de laudanum… Rossetti sombre alors dans une profonde dépression. Obsédé par la jeune femme qu’il peignait sans cesse de son vivant, il se dit hanté par elle après son trépas. Et il la peint, encore et encore. La fameuse Beata Beatrix, achevée dix ans après la mort de Lizzie, en est l’exemple le plus célèbre et le plus émouvant.

Photographie d’Elizabeth Siddal, non datée.

Non contente de peindre avec talent cette existence extraordinaire, la biographie de Lucinda Hawksley offre une foule d’informations sur la vie à l’époque des préraphaélites, évoque les grandes figures du mouvement et multiplie les anecdotes, pour le plus grand bonheur du lecteur. On apprend par exemple que John Polidori, compagnon de route de Byron et auteur du récit The Vampyre (1819), qui mit fin à ses jours à 26 ans (l’âme romantique, que voulez-vous), était l’oncle maternel de Dante Gabriel. On côtoie Christina, la sœur de ce dernier, auteure de poèmes magnifiques. On s’introduit chez William et Jane Morris, on fréquente Ruskin. Bref, on est bien entouré !

Pour toutes ces raisons, je recommande vivement la lecture de ce livre à tous les amoureux de l’art et de l’esprit préraphaélites, et, plus généralement, à toutes les âmes éprises d’absolu, de beauté, d’idéal. Il constitue une véritable parenthèse enchantée et prouve que la réalité excède parfois la fiction.

Si vous désirez en savoir plus sur Elizabeth Siddal, vous pouvez commencer par explorer l’excellent site LizzieSiddal.com. Une vraie mine d’or !