Le fabuleux Dado s’expose à l’abbaye d’Auberive

Les opposés s’attirent, dit-on. Prenez un lieu vénérable, niché dans une campagne verdoyante et merveilleusement arborée, ajoutez-y un centre d’art contemporain d’une grande richesse : vous avez le mélange parfait. Cette union du passé et du présent, des arts et de la nature s’épanouit à l’abbaye d’Auberive, sise dans le village du même nom, tout près de la limite séparant la Haute-Marne de la Côte-d’Or, au sein de ce qui sera, en 2017, le onzième parc national français.

Cour principale de l'abbaye, où se trouvait le cloître. © Chryseia

Cour principale de l’abbaye, où se trouve le cloître. © Chryseia

Un éden retrouvé

Vestige du chevet de l'église abbatiale cistercienne, avec les vitraux de Gilles Audoux.

Chevet de l’église abbatiale cistercienne, avec les vitraux créés par Gilles Audoux. © Chryseia

Vingt-quatrième fille de Clairvaux, l’abbaye d’Auberive (Alba Ripa, en latin, ce qui signifie « rive blanche ») est fondée en 1135 à l’instigation de Bernard de Clairvaux. Au cours des siècles, le site et les divers édifices qui le composent ont connu de multiples changements. De l’architecture sobre et dépouillée des origines, il subsiste toutefois quelques vestiges, dont le plus remarquable est le chevet à fond plat, typiquement cistercien, de l’ancienne église abbatiale, orné de vitraux contemporains créés pas Gilles Audoux dans le respect de l’esprit des fondateurs. On trouve aussi ici et là des éléments architecturaux médiévaux, comme l’entourage sculpté de la porte du réfectoire des moines, du XIIIe siècle.

Les bâtiments ont ensuite subi des remaniements et ajouts successifs, notamment au XVIIIe siècle, époque fastueuse pour les cisterciens installés là. La superbe aile ouest, telle qu’on peut aujourd’hui la voir, en témoigne avec éclat. Destinée à recevoir les hôtes de marque alors que, jadis, elle était réservée aux convers, elle présente une façade de style classique à la française des plus élégantes. Devant son parterre herbeux, l’Aube passe dans une dérivation ornée de cascades bruissantes, créant un authentique locus amoenus où l’on s’établirait volontiers.

L'aile ouest, où est présentée l'exposition.

L’aile ouest, où est présentée l’exposition. © Chryseia

Vendue à la Révolution, l’abbaye est acquise par Abel Caroillon de Vandeul, gendre de Diderot, qui entreprend d’abord d’en faire une filature de coton, avant de la transformer en un lieu de villégiature. Pour magnifier la nouvelle entrée principale de son domaine, il achète la grille de l’entrée d’honneur de l’abbaye de Beaulieu, attribuée à Jean Lamour (qui œuvra pour la place Stanislas à Nancy) ; cette grille ouvragée est toujours en place. Le site passe ensuite entre les mains d’un maître de forges, qui utilise les pierres de l’église abbatiale et de l’aile sud du cloître pour construire un haut-fourneau, à quelques kilomètres de là. Ce même propriétaire, nommé Bordet, transforme également le moulin médiéval en orangerie.

Trois prisonnières en résine imaginées par Badia rappellent le passé carcéral de l'abbaye. © Chryseia

Trois prisonnières en résine et fibre de verre, imaginées par Badia, rappellent le passé carcéral de l’abbaye. © Chryseia

En 1856, c’est au tour de l’État d’acheter Auberive pour en faire une prison pour femmes et désengorger Clairvaux (les deux abbayes, mère et fille, ont ainsi ce destin carcéral en commun). Parmi les détenues les plus célèbres, on compte la communarde Louise Michel, qui fut ensuite déportée en Nouvelle-Calédonie. Une chapelle de style néogothique est érigée à ce moment, où les prisonnières prient, mangent et reçoivent une instruction, selon les heures. Cette chapelle, comme les vestiges du chevet cistercien, est désormais illuminée par les vitraux imaginés par Gilles Audoux, et accueille les concerts donnés pendant la saison culturelle.

L’histoire de l’abbaye continue d’être tortueuse au XXe siècle : après avoir été une colonie agricole pour les garçons, elle retourne dans le giron de l’Église de 1925 à 1960, avant d’être vendue à une entreprise privée qui en fait une colonie de vacances pour les enfants de son personnel. Enfin, en 2004, le lieu est racheté par ses propriétaires actuels, qui entreprennent sa rénovation, y implantent un centre culturel et font fructifier les trois vergers conservatoires plantés au XXe siècle par les religieux et destinés à préserver des variétés locales de pommiers et de poiriers, dont certaines sont devenues rarissimes.

Ouverte au public, classée au titre des monuments historiques, l’abbaye entame ainsi à près de 900 ans une nouvelle existence, sans rien renier de son passé pluriel.

Dado corps et âme

La majestueuse aile ouest de l’abbaye abrite depuis 2006 un centre d’art contemporain. C’est dans cet espace hors norme – salles de tailles variables, certaines dotées de boiseries, d’autres de cheminées en marbre, etc. –  que se déploient une partie des œuvres appartenant à l’imposante collection d’art expressionniste de madame et monsieur Volot, et une exposition temporaire. Cette année, celle-ci est dédiée à Miodrag Djuric, dit Dado, l’un des piliers de la collection Volot.

Il me semble que tout art, pas simplement le mien, est fatalement la recherche d’une autre vie. C’est un moyen d’échapper si on veut, mais ce qui est terrible, et ce qui est surtout intéressant dans l’art, c’est qu’il mène à une auto-trahison. On peut essayer de s’évader et d’éviter de dire les choses qui vous tourmentent, mais elles apparaissent toujours.
(Dado, lors d’une conversation avec Michael Peppiatt en 1978.)

Vue d'une des salles d'exposition. © Chryseia

Vue d’une des salles d’exposition. © Chryseia

Né en 1933 au Monténégro, Miodrag Djuric connaît une enfance difficile, marquée par la guerre et ses horreurs. Après la mort de sa mère en 1944, il vit un moment en Slovénie, auprès de son oncle, puis part étudier l’art à Herceg-Novi (au Monténégro) et Belgrade. Il gagne Paris en 1956. Rapidement repéré, exposé et reconnu, il mène une carrière prolifique et s’exerce à divers arts : peinture, collages, dessin, gravure, sculpture… Il décède à Pontoise en 2010.

La rétrospective orchestrée par Alexia Volot, en bonne entente avec la fille de l’artiste et son époux, réunit plus de 80 œuvres, de 1954 (Le Cri) aux années 2000. Elle permet de mettre en lumière l’évolution de l’art de Dado, artiste cultivé et curieux, toujours en quête de nouveaux moyens d’expression plastique. Outre les pièces appartenant à la collection Volot, des prêts importants ont été consentis par des collectionneurs privés de divers pays, la galerie Jaeger Bucher, la Maison Rouge. Le résultat est admirable, tout à la fois varié et cohérent.

Troisième panneau du Triptyque d'Hérouval, 1972. Fonds de l'abbaye d'Auberive

Troisième panneau du Triptyque d’Hérouval, 1972, fonds de l’abbaye d’Auberive. Photo Atelier Demoulin. © Fonds de l’abbaye d’Auberive

Au rez-de-chaussée, l’œuvre peint de Dado est exposé de manière chronologique. On est d’emblée saisi par l’univers fantastique de l’artiste, qui exprime avec force et néanmoins pudeur sa vision des horreurs de la Seconde Guerre mondiale et, plus généralement, des tourments de l’âme humaine. Son extraordinaire Thomas More, réalisé en 1958-1959, tel un hommage à Holbein, manifeste sa finesse psychologique autant que sa virtuosité technique. Des couleurs pâles ou acidulées de la plupart des peintures des débuts, qui mettent comme un voile sur la figuration de sujets souvent dérangeants, voire atroces, on progresse vers une palette plus vive, tranchée, qui s’accompagne d’un éclatement des formes. Partout se lit un même intérêt pour la chair, le corps, la nature (Dado consacre même une série à l’Histoire naturelle de Buffon !). La figure du bébé est récurrente, tout comme le motif du crâne. Les êtres monstrueux pullulent également, que l’on croirait sortis d’un tableau de Jérôme Bosch, comme dans le puissant Triptyque d’Hérouval (1972). Ici et là, des sculptures dialoguent avec les tableaux. Certaines furent réalisées après l’incendie de l’atelier de l’artiste en 1988 : avec Dado, la destruction mène à la création, comme dans le grand cycle de la nature.

Mayfair House, 1974. Photo Atelier Demoulin © Fonds de l'abbaye d'Auberive

Mayfair House, 1975. Photo Atelier Demoulin © Fonds de l’abbaye d’Auberive

Alexia Volot a souhaité que le premier étage constitue une sorte de cabinet graphique.
Y sont présentés des peintures, des collages, des dessins, des gravures. Pour réaliser ses collages, parfois de très grande taille, Dado utilisait ses propres dessins. Par ce nouveau biais, il poursuivait la recherche menée dans les peintures. Cette continuité thématique est soulignée par le rapprochement entre le Triptyque de Narval (peint en 1975) et le collage intitulé Mayfair House (1975 aussi) qui accueillent le visiteur au sommet des marches. Parmi les nombreux dessins que l’on peut admirer dans cette seconde partie de l’exposition, il en est qui ébahissent par leur finesse (un exemple ici). Ils sont la preuve incontestable du talent et du métier de l’artiste. Les gravures, réalisées notamment pour illustrer des ouvrages en édition limitée (Dado était un lecteur fervent), sont d’une semblable qualité. La petite salle où sont accrochées les gravures et les plaques destinées à illustrer Le Terrier, de Kafka (paru aux éditions Criapl’e en 1985) est une merveille. Le livre n’est hélas pas à la portée de toutes les bourses désormais…

En parallèle de l’exposition, le visiteur peut découvrir les dernières acquisitions du fonds de l’abbaye. Parmi les quelque vingt œuvres présentées, on peut citer Destruction (2012), de Du Zhenjun, foisonnante illustration de la destruction des idoles ; les dessins satiriques de José Garcia Tella, républicain espagnol émigré en France après la victoire de Franco­ ; les peintures de Paul Rebeyrolle, autre artiste particulièrement cher à Jean-Claude Volot. Toutes les pièces réunies ici sont reliées par un même fil thématique, celui de l’humain, de sa conscience et de son inconscient, de sa chair, de sa vulnérabilité enfin. Violence sublime d’un art qui révèle.

Destruction, de Du Zhenjun, 2012.

Destruction, de Du Zhenjun, 2012, fonds de l’abbaye d’Auberive. © Du Zhenjun

Dado. Horama, jusqu’au 27 septembre 2015, Centre d’art contemporain de l’abbaye d’Auberive, 1 place de l’Abbaye, 52160 Auberive. Tél. 03 25 84 20 20. Horaires : le mardi de 14h à 18h30, et du mercredi au dimanche de 10h à 12h30 et de 14h à 18h30.

Pour plus d’informations sur l’abbaye, l’exposition et les autres activités culturelles proposées au public, c’est ici.

N’hésitez pas également à aller visiter le site de l’anti-musée virtuel de Dado, ici.

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Dado. Horama, catalogue d’exposition, éditions de l’abbaye d’Auberive, 2015.

Un catalogue d’exposition est disponible. À défaut de pouvoir posséder un original de Dado, on peut profiter de belles reproductions de ses œuvres, et apprendre à mieux connaître l’artiste, notamment à travers ses propres paroles, qui séduisent et intriguent autant que ses peintures. Un vrai bonheur !

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