Quand la France découvrait le thé, le café et le chocolat

Le musée Cognacq-Jay nous invite cet été à une savoureuse découverte : celle des débuts en France (et plus particulièrement à Versailles et Paris) du thé, du café et du chocolat, boissons exotiques appelées à devenir les compagnes de notre quotidien. Bien que de taille modeste, l’exposition retrace joliment cette histoire qui permet, par un biais original, de peindre à petites touches le portrait d’un siècle.

Madame la marquise de Montesson, madame la marquise du Crest et madame la comtesse de Damas prenant le thé dans un jardin, par Carmontelle,  1773. Musée Carnavalet, Paris / Roger-Viollet

Madame la marquise de Montesson, madame la marquise du Crest et madame la comtesse de Damas prenant le thé dans un jardin, par Carmontelle, 1773. © Musée Carnavalet, Paris / Roger-Viollet

Les débuts des « liqueurs chaudes » en France

Moulin à café de style Louis XIV, par Martin Aisnez. Musée Le Secq des Tournelles, Rouen.

Moulin à café de style Louis XIV, par Martin Aisnez. © Musée Le Secq des Tournelles, Rouen.

Le XVIIIe siècle a le goût de l’exotique. Ce qui se traduit notamment par l’essor des chinoiseries dans les arts. L’engouement pour les boissons exotiques que sont le thé, le café et le chocolat s’inscrit dans cette mode. Mais c’est dès le siècle précédent que ces trois élixirs ont mis le pied (si j’ose dire) sur le sol français. D’abord présentés à la Cour, les trois breuvages conquièrent en quelques décennies la noblesse et la grande bourgeoisie. Le début de l’exposition évoque le contexte économique, commercial et culturel qui a vu émerger cet usage nouveau, mettant par exemple en lumière la création, sous l’impulsion de Colbert, de la Compagnie des Indes orientales et occidentales en 1664.

Face à la nouveauté, les débats se multiplient, comme toujours. Amateurs et détracteurs s’affrontent autour des qualités et des dangers associés à ces boissons. Leurs vertus thérapeutiques font l’objet d’études et dans les années 1660-1680 fleurissent les traités où le thé, le café et le chocolat sont loués comme des stimulants dotés de vertus digestives ici, anticéphaliques là. Voyez par exemple le Traitez nouveaux & curieux du café, du thé et du chocolate publié par le marchand et botaniste Philippe Sylvestre Dufour en 1685. Un siècle plus tard, en 1775, un certain Guillaume-René Le Fébure propose même un chocolat antivénérien !

Cette époque est aussi celle des traités sur l’art de préparer ces diverses boissons en utilisant les nouveaux ustensiles créés à cet effet, comme le moulin à café, qui apparaît dans les années 1660.

Un succès fulgurant 

La France aisée de la Régence, de Louis XV et de Louis XVI se régale de ces boissons chaudes (surtout le café et le chocolat). Des cafés puis des restaurants voient le jour à Paris, qui deviennent des lieux de rendez-vous très prisés. De belles estampes en témoignent, dont certaines sont présentées dans l’exposition. Autour de la commercialisation des liqueurs chaudes, la lutte est vive : pour les corporations, l’enjeu financier est de taille !

Modèle d'une théière en pâte dure de Sèvres, anonyme, d'après Charles Etienne Leguay. Musée Carnavalet / Roger-Viollet.

Modèle d’une théière en pâte dure de Sèvres, anonyme, d’après Charles Étienne Leguay. © Musée Carnavalet, Paris / Roger-Viollet.

La consommation de ces liqueurs chaudes se répandant, on crée des chocolatières, théières, cafetières, tasses et bols. D’abord fortement influencées par la manufacture chinoise, les manufactures européennes de porcelaine et de faïence s’émancipent peu à peu de cette tutelle extrême-orientale et déclinent en mille et un modèles ces ustensiles très demandés, les adaptant aux modes et au goût du jour. Certains décors offrent des motifs exotiques ; d’autres sont plus surprenants, telle la crucifixion aux couleurs et au tracé naïfs qui orne une tasse et un petit sucrier coordonné. Un délicat cabaret (nom donné aux services à liqueurs) se pare de portraits de Louis XVI, de Marie-Antoinette, du comte et de la comtesse d’Artois, et autres membres de la famille. Voilà qui rappelle les mugs arborant fièrement les visages de la famille royale vendus aux touristes à Londres !

La Famille du duc de Penthièvre ou La Tasse de chocolat, par Jean-Baptiste Charpentier, 1768. Musée Jacquemart-André / Adré Chaalis

La Famille du duc de Penthièvre ou La Tasse de chocolat, par Jean-Baptiste Charpentier, 1768. © Musée Jacquemart-André, Chaalis

La peinture et l’art de l’estampe reflètent le succès rencontré par ces boissons, que l’on retrouve sur la plupart des scènes d’intérieur mettant en scène les couches supérieures de la société. Ainsi du célèbre tableau peint par Jean-Baptiste Charpentier en 1768 et intitulé La Famille du duc de Penthièvre ou La Tasse de chocolat. Ces œuvres montrent aussi que l’on déguste le thé, le café ou le chocolat lors des repas ou lors des moments de sociabilité. Ces dames sont parfois figurées prenant un café dans l’intimité, à l’instar de madame Du Barry ; ailleurs, on le sert dans les salons, ou lors de visites mondaines. Tout le monde s’y met : Louis XV est un grand amateur de café, les philosophes des Lumières aussi, et les révolutionnaires de même. Ce goût est si bien partagé qu’à l’heure de la Révolution, le «caffé laité» est déjà typique du petit déjeuner parisien :

Point de maison bourgeoise où, à dîner, l’on ne vous présente du café. Point de fille de boutique, de cuisinière, de femme de chambre, qui, le matin, ne déjeune avec du café au lait. Ce goût, me croira-t-on ! a passé même jusqu’aux dernières classes du peuple.
(Pierre Jean-Baptiste Le Grand d’Aussy, Histoire de la vie privée des Français, depuis l’origine de la nation jusqu’à nos jours, 1782.)

Cabaret à décor bleu et rose, manufacture de Meissen, XVIIIe siècle. Sèvres, cité de la Céramique. © RMN-Grand Palais, Martine Beck-Coppola

Cabaret à décor rose, manufacture de Meissen, XVIIIe siècle. Sèvres, cité de la Céramique. © RMN-Grand Palais, Martine Beck-Coppola

Thé, café ou chocolat ? L’essor des boissons exotiques au XVIIIe siècle, jusqu’au 27 septembre 2015, musée Cognacq-Jay,
8 rue Élzévir, 75003 Paris. Tél. 01 40 27 07 21. Horaires : du mardi au dimanche, de 10h à 18h.

Pour plus d’informations sur l’exposition, c’est ICI. Un joli catalogue, très documenté et agrémenté d’un livret de recettes du XVIIIe siècle, est également disponible.

Un musée gourmandise

Si vous ne connaissez pas encore le musée Cognacq-Jay, je vous invite à l’explorer à l’issue de cette exposition. Il manifeste avec éclat ce raffinement à la française qui fit notre renommée et valut à la France d’être le point de mire culturel de l’Europe. La salle Boucher est un régal parmi d’autres. Les boiseries qui ornent les murs, le mobilier ajoutent leur charme à celui des œuvres exposées. Goût pour l’exotisme ou pour l’antique, essor du commerce et de la consommation, changements sociétaux et politiques, tout est passé en revue avec légèreté, révélant un siècle souvent dénigré et pourtant riche de mille facettes.

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2 réflexions sur “Quand la France découvrait le thé, le café et le chocolat

    • Merci ! L’exposition est petite, comme je l’écris, mais vraiment jolie et intéressante. Le catalogue la complète parfaitement pour les amateurs restés sur leur faim (ou soif, devrais-je dire).

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