Les dédales de l’imagination

Le Labyrinthe du Singe, d'Alain Roussel, Rennes, Apogée, 2015.

Le Labyrinthe du Singe, d’Alain Roussel, Rennes, Apogée, 2015.

Un grand bol d’air fou : voilà ce qu’offre le nouveau récit d’Alain Roussel. On pourrait parler à son sujet de roman initiatique farfelu, où se mêlent plaisir d’une langue débridée et jeu de l’esprit. Perle baroque dans tous les sens du terme, ce Labyrinthe du Singe est une œuvre qui cache bien son jeu. Au premier abord, on perçoit l’humour et l’ironie. Le comique jaillit souvent d’un effet de décalage, dans les comparaisons par exemple, ou dans les situations. Il y a par ailleurs des effets que l’on pourrait qualifier de comique de situation, des quiproquos, etc. Enfin, l’humour peut résulter de cette facétieuse manie de prendre les mots au pied de la lettre ou de jouer sur les sons – et les sens : «Archibald, dans son for intérieur, une véritable citadelle semée d’arquebuses et de meurtrières […]»

Mais sous cette légèreté de façade se tapit un trésor de références intertextuelles, d’échos littéraires et mythologiques. Il n’est qu’à voir les titres des chapitres : le premier, «Un coup de dés », clin d’œil à Mallarmé, suggère l’influence du hasard sur l’histoire à venir, du moins si l’on connaît la citation mallarméenne. Puis ce sont, par exemple, la Conférence des oiseaux d’Attar (« La conférence de l’oiseau »),  l’Apocalypse de saint Jean (« Les marins de l’Apocalypse »), Artaud (« Le théâtre et son double »), Dante (« La divine comédie ») et bien d’autres qui sont convoqués dans ces titres. L’histoire dans son ensemble s’amuse à relire, parodier les légendes fameuses de la culture occidentale, de l’histoire médiévale de la fée Mélusine à la tragédie du Dernier des Mohicans, qui vire ici à la tragi-comédie le temps de retrouvailles inattendues. Alain Roussel se joue pareillement des codes romanesques et dramatiques : le premier chapitre, qui nous introduit dans un bouge interlope, a tous les aspects d’une scène d’exposition, qui peint le cadre et les acteurs hauts en couleur de cette espèce de farce, au premier rang desquels se place Archibald le magicien. Le deuxième chapitre poursuit les présentations en livrant à chacun de nos compagnons de récit la parole. Il y a là le Dernier des Mohicans, à la dérive ; Thomas, qui doute de tout ; Mercurio, Monsieur Je-sais-tout un brin prétentieux ; Mimésis, qui imite tout et tout le monde à défaut de pouvoir être lui-même ; et, bien sûr, la sensuelle (et un tantinet vulgaire) Mélusine, aux charmes bien réels.

C’est cette assemblée hétéroclite qui va entreprendre une chasse au trésor, mue par un discours étrange du perroquet devenu prophète et vieux sage sur la table de bar.
En ce sens, nous sommes aussi en présence d’un roman d’aventures. Si l’on admet que l’aventure puisse être plus intérieure qu’extérieure. Car ce sont des révélations personnelles qui attendent chacun de ces héros improbables, une initiation qui rappelle les transes sous mescaline et fait voyager dans des contrées psychiques méconnues autant que dans la France contemporaine où est censée se dérouler l’intrigue, de Bordeaux en Arles.

Le roman se plaît enfin, et ce n’est pas la moindre de ses qualités, à procéder à une mise en abîme de l’art de l’écrivain, démiurge disposant de la vie de ses personnages. Car sous les traits du mystérieux Aluminium Roussette, vers qui converge notre équipe de choc, c’est un auteur qui se donne à voir, tirant les ficelles et décidant des destinées. Les chapitres 6 à 9 sont particulièrement réussis, et sous l’humour (parfois noir) affleure une tendre mélancolie : celle du créateur qui n’est finalement qu’un dominus frustré, incapable d’obtenir ce qu’il désire en dépit de ses tentatives multiples de vie(s) par procuration. Aluminium Roussette est également l’auteur d’un journal dont Mélusine lit quelques passages. Florilège de souvenirs (une rencontre avec Héra ouvre le bal !) et de réflexions incongrues, cet écrit évoque quelque composition surréaliste où les mots parfois se dégagent du sens, et où la raison prend congé.
À moins que ce ne soit l’inverse…

L’artichaut breton nous en apprend plus sur la genèse de l’univers qu’un bouquet fané de physiciens réunis en colloque.

Le journal d’Aluminium Roussette se fait le reflet amusé du récit d’Alain Roussel (voyez-vous la résonance unissant les deux noms ?) ; comme lui, il est éclectique, excentrique, fantasque. Et nous, lecteurs, sommes comme Mélusine qui, par sa lecture, confère à l’œuvre (et à son créateur) son anima.

Je ne commettrai pas le crime impardonnable de révéler la suite et fin de ce conte pétillant et profond, qui fait de l’amour une aventure alchimique, déroule subtilement le concept de l’éternel retour et renoue avec les mythes universels sous ses (faux) airs de pochade. À vous de le lire !

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Une réflexion sur “Les dédales de l’imagination

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