Les bêtes sauvages de Walton Ford

Walton Ford lors du vernissage de l'exposition, le 14 septembre 2015. Chryseia

Walton Ford lors du vernissage de l’exposition, le 14 septembre 2015. © Chryseia

Je ne m’intéresse pas aux animaux domestiques qui choisissent de vivre en compagnie des êtres humains. Je m’intéresse à ceux qui ont décidé de garder leurs distances à notre égard. Quand ils nous voient arriver, ils s’enfuient, ou ils nous sautent dessus et nous mangent, mais ils n’acceptent pas de vivre dans nos villes et nos maisons et de partager nos repas. Ce sont elles, les bêtes sauvages, et elles sont plus nombreuses que les animaux domestiques, mais les êtres humains et leurs animaux de compagnie envahissent la planète. Il y a de moins en moins de place pour les animaux qui ne veulent pas partager leur temps avec nous.
(Extrait de l’entretien réalisé par Jérôme Neutres dans l’atelier de l’artiste à Tribeca, New York, en février 2015.)

Chaumière de Dolmancé, Walton Ford, 2009, aquarelle, gouache, encre et crayon sur papier, 151,8 x 105,1 cm. © Courtesy of the artist and Paul Kasmin Gallery

Chaumière de Dolmancé, Walton Ford, 2009, aquarelle, gouache, encre et crayon sur papier, 151,8 x 105,1 cm. © Courtesy of the artist and Paul Kasmin Gallery

Vous en avez assez de la ville et du ciment ? Vous ressentez l’appel de la nature ? L’envie d’un peu de sauvagerie ? J’ai ce qu’il vous faut.

Des toiles monumentales, conjuguées à une touche d’une précision folle ; une esthétique qui évoque à la fois les planches zoologiques des XVIIIe et XIXe siècles et l’art surréaliste, saupoudré de références aux comics et cartoons des années 1960-1970 ; un univers décalé, atemporel, où l’humour alterne avec une forme de malaise diffus : bienvenue dans l’univers de Walton Ford, peintre américain qui sera pour la première fois, à compter du 15 septembre, l’objet d’une exposition d’envergure en France, au musée de la Chasse et de la Nature, à Paris. Le choix de ce musée était une évidence : Walton Ford l’a visité et en a apprécié les collections, qui entraient parfaitement en résonance avec ses propres sources d’inspiration.

Loss of the Lisbon Rhinoceros, Walton Ford, 2008, aquarelle, gouache, encre et crayon sur papier, panneau 1 : 249,6 x 108,6 cm, panneau 2 : 249,6 x 159,4 cm, panneau 3 : 249,6 x 108,6 cm. © Courtesy of the artist and Paul Kasmin Gallery

Loss of the Lisbon Rhinoceros, Walton Ford, 2008, aquarelle, gouache, encre et crayon sur papier, panneau 1 : 249,6 x 108,6 cm, panneau 2 : 249,6 x 159,4 cm, panneau 3 : 249,6 x 108,6 cm. © Courtesy of the artist and Paul Kasmin Gallery

L’artiste, né en 1960, est un dessinateur hors pair. Tordant le cou à un certain courant de l’art contemporain, rejetant le tout-conceptuel, si j’ose dire, il propose des œuvres figuratives riches qui flirtent parfois avec les codes du kitsch et brouillent les frontières entre les bêtes, qui le fascinent depuis l’enfance, et les humains. Le regard de ses protagonistes, leurs attitudes génèrent l’inquiétude. On n’a pas affaire à des planches animalières, en dépit de la première impression. Mais qu’est-ce, alors ? Ce qui est certain, c’est que l’on n’est pas dans une vision lénifiante de la nature. Il y a une violence, un instinct prédateur, une pulsion destructrice chez ces animaux-là, peints grandeur nature et placés dans des cadres artificiels – j’entends par là, construits par l’homme ou dénotant sa présence – afin de susciter un effet de décalage onirique. Ils ne sont pas des hommes déguisés, des animaux façon fables de La Fontaine. Il sont sauvages, au sens strict. C’est là ce qui intéresse le peintre, d’ailleurs. Tels qu’ils sont, ils sont associés à des références culturelles multiples, scientifiques, plastiques, littéraires (de Pline l’Ancien à Jarry, en passant par Sade ou Maupassant !) ainsi qu’historiques. Nombreux sont en effet les sujets inspirés d’animaux ayant réellement existé, telle Suzie, guenon star du zoo de Cincinnati dans les années 1930 et héroïne de The Graf Zeppelin (2014).

The Graf Zeppelin, Walton Ford, 2014, aquarelle, gouache et encre sur papier, 104,1 x 151,8 cm. © Courtesy of the artist and Paul Kasmin Gallery

The Graf Zeppelin, Walton Ford, 2014, aquarelle, gouache et encre sur papier, 104,1 x 151,8 cm. © Courtesy of the artist and Paul Kasmin Gallery

L’exposition du musée de la Chasse et de la Nature réunit une vingtaine de peintures à l’aquarelle. Dans la petite galerie dédiée aux expositions temporaires, on revient sur quinze ans de création. Les pièces, souvent de très grande taille, y sont présentées en relation avec des œuvres animalières anciennes ou avec des animaux empaillés, comme dans la salle dédiée aux singes, afin de souligner la variété des sources d’inspiration de l’artiste et le soin qu’il apporte à représenter avec exactitude les animaux. On admire notamment l’immense Loss of the Lisbon Rhinoceros (2008), hommage à Dürer qui avait produit une gravure dudit rhinocéros en s’inspirant du dessin d’un anonyme et de sa propre lecture du récit de voyage de Marco Polo. Ce dialogue artistique entre passé et présent met en lumière la façon dont Walton Ford a su développer un univers profondément original dont les interrogations sont bien contemporaines.
D’autres peintures sont inédites et ont été réalisées exprès pour l’exposition. La série de tableaux sur le mythe de la Bête du Gévaudan (eh oui, nous voici de nouveau au XVIIIe siècle. Il n’y a pas de hasard) est exposée à l’étage, disséminée parmi les collections permanentes du musée afin de mieux duper et perturber le visiteur. Cette présentation, minutieusement pensée par l’artiste en accord avec le directeur du musée, Claude d’Anthenaise, crée une forme de jeu avec le visiteur, invité à assister à une chasse légendaire qui tourne mal. Dans la salle des armes à feu, une œuvre imposante proclame, comme un pied de nez à ce qui l’entoure, l’échec du fusil lorsqu’il s’agit de vaincre cette bête terrible qu’est la peur. Toutes ces œuvres recèlent, en plus de références aux arts et aux lettres, et quelquefois de clins d’œil aux collections du musée qui les accueille, une dimension symbolique et métaphorique à plusieurs étages qu’il convient de déchiffrer. À leur manière, elles content l’échec de la vérité face à l’imagination, et ouvrent une fenêtre sur l’âme humaine et ses zones troubles.

Représentation véritable, Walton Ford, 2015, aquarelle, gouache et encre sur papier, 266,7 x 153 cm. © Courtesy of the artist and Paul Kasmin Gallery

Représentation véritable, Walton Ford, 2015, aquarelle, gouache et encre sur papier, 266,7 x 153 cm. © Courtesy of the artist and Paul Kasmin Gallery

Walton Ford, commissariat de Claude d’Anthenaise et Jérôme Neutres, musée de la Chasse et de la Nature, du 15 septembre 2015 au 14 février 2016. Pour les informations pratiques, c’est ICI.

Profitez de la visite de l’exposition pour découvrir, si ce n’est déjà fait, les riches collections de ce musée douillettement installé dans deux hôtels particuliers du Marais. Contrairement à ce que son nom pourrait laisser croire, il ne s’agit pas uniquement de chanter les louanges de la chasse, mais plutôt d’envisager le rapport de l’homme à l’animal (sauvage) depuis l’Antiquité. Vaste programme !

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Dreams of Hollywood

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Hollywood dans les années 1930, par Daniel Kothenschulte et Robert Nippoldt, Cologne, Taschen, 2014.

Plus jeune, j’ai entretenu une relation passionnelle avec le cinéma de l’âge d’or hollywoodien. Les films des années 1920-1950 et les acteurs qui les peuplaient étaient mes compagnons quotidiens – ce qui n’était pas sans créer un décalage par rapport à la vie réelle, terriblement plate, morne, glamourless en un mot. Nos relations se sont ensuite distendues, malgré les livres, photographies et DVD que je conserve encore en masse. C’est pourquoi lire cet imposant ouvrage à la belle couverture scintillante m’a fait l’effet d’un retour aux sources. D’une virée en pays connu et trop longtemps négligé.

Hollywood, univers en soi où l’art et le paraître se conjuguent, y apparaît dans tout son éclat. Les superbes illustrations de Robert Nippoldt, inspirées pour la plupart de clichés fameux que tout cinéphile reconnaîtra instantanément, accompagnent des textes succincts mais passionnants rédigés par le critique Daniel Kothenschulte. Grâce à eux, nous revivons la décennie dorée, quand les écrans et le star-system contrebalançaient à coups de rêve sur pellicule une réalité socio-économique noire, et pourvoyaient au divertissement public.

La délicieuse Jean Harlow. Photo empruntée au génial site doctormacro.com (où l'on peut aussi entendre un extrait radio de 1936 avec Jean Harlow !).

La délicieuse Jean Harlow. Photo empruntée au génial site doctormacro.com (où l’on peut aussi écouter une pièce radiodiffusée avec Jean Harlow et Robert Taylor !).

Composé de brefs chapitres de deux ou quatre pages, l’ouvrage peint le portrait global de l’industrie cinématographique de l’époque, évoquant ici les grands acteurs, réalisateurs ou films, là les techniciens, le système des studios, le développement des effets spéciaux ou du Technicolor, qui inventa un surréel plus coloré que nature. On a ainsi à la fois des informations sur ces individus devenus légendaires (n’est-ce pas l’un des charmes majeurs de ce cinéma, que d’avoir créé des demi-dieux porteurs de nos rêves ?) et sur les dessous du milieu. Indiscrets, nous entrons dans les coulisses des Lumières de la ville (1931) de Chaplin ; fascinés, nous assistons à la constitution du mythe Garbo (la Divine, comme on la surnomma bientôt) ; amusés, nous suivons les pérégrinations des grains de beauté de la piquante Platinum Blonde, Jean Harlow. Et puis, c’est encore un aperçu du génie de Walt Disney, de la création des bandes-son, de l’art de la photographie et de la lumière qui fit tant pour diviniser les stars et conférer aux films leur aura si particulière.

Le livre rend un bel hommage à ce cinéma qui fut à la fois populaire et artistique. Comme un chant d’amour nostalgique… On le referme avec une furieuse envie de (re)voir tous les films cités, regrettant simplement de ne pouvoir le faire dans les salles obscures de nos cinémas quelque peu désenchantés.

Taschen

© Taschen

Esthétique de la maladie

The Sick Rose. Disease and the Art of Medical Illustration, de Richard Barnett, Londres, Thames & Hudson, 2014.

The Sick Rose. Disease and the Art of Medical Illustration, de Richard Barnett, Londres, Thames & Hudson, 2014.

Intitulé d’après un poème de William Blake, ce beau livre au papier éburnéen d’une douceur angélique exalte l’union des contraires : la grâce et le répugnant, la beauté et le laid, la douceur (des couleurs) et la crudité (des objets). Une illustration de la formosa difformitas, en quelque sorte.

Son contenu n’est pas recommandé aux rétines sensibles, car si la couverture est déjà un indice, elle ne donne qu’une mince idée de ce qui est réservé au lecteur. Âme poétique qui cultive la beauté de l’horrible, c’est en revanche pour toi ! Un festin d’images morbides (magnifiquement reproduites) t’attend.

Maladies de peau, lèpre, choléra, tuberculose, maladies vénériennes, cancers, entre autres joyeusetés, composent les chapitres de l’ouvrage, illustré de quelque 354 images produites entre la fin du XVIIIe siècle et le début du
XXe siècle.

Les textes, même s’ils ne jouent en apparence qu’un rôle secondaire, sont des plus intéressants. L’introduction offre un aperçu de l’histoire de la médecine en Occident,
et décrit brièvement l’essor des manuels illustrés destinés à servir la médecine moderne mise en place au XIXe siècle, dans le sillage de Bichat et des études médicales (physiologie, anatomie) nouvelles développées dans le Paris des deux dernières décennies du XVIIIe siècle. Elle pose aussi la question des enjeux et ressorts de la création d’images montrant le corps ou les organes malades, et évoque l’effet des modes et l’importance du contexte qui voit naître ces représentations. À compter des années 1880, la photographie tend à s’imposer dans un monde scientifique qui juge l’œil de l’appareil plus objectif et fiable que l’œil humain. On sait ce qu’il en est, et combien la photographie elle-même est le fruit d’une création humaine maîtrisée N’empêche : la fin est proche pour la collaboration du scientifique et de l’artiste !

Une des illustrations du chapitre sur la syphilis, p. 199. © Thames & Hudson

Une des illustrations du chapitre sur la syphilis, p. 199. © Thames & Hudson

Chaque chapitre est ensuite dédié à une famille de maladies. Les brefs textes abordent l’histoire générale de l’étude de celles-ci, des cures trouvées, des croyances qui leur sont associées, etc., en insistant souvent sur un aspect marquant ; par exemple, l’histoire de la vaccination pour la variole, la place de la tuberculose dans l’art et la société du XIXe siècle, le fait que les artistes majeurs du temps avaient tendance à souffrir de la syphilis que les peintres représentent souvent sous les traits et courbes d’une femme voluptueuse – le genre et la maladie, toute une histoire ! Des notes d’humour parsèment agréablement la lecture, telles que :

A lifetime with mercury was not the only possible consequence of a night with Venus (le mercure servant à traiter la syphilis)

ou

Parasites, like death and taxes, are inescapable.

L’ensemble de l’ouvrage, jusqu’aux suggestions de visites à faire pour poursuivre les réjouissances, est centré sur l’Angleterre. Mais cela ne nuit en rien à son intérêt. Et s’il soulève parfois le cœur – si si, même votre servante, pourtant coutumière des livres gratinés, a parfois grimacé –, il n’en reste pas moins un bel objet à destination des amateurs d’art, d’histoire de la médecine et de curiosités.

Éloge de l’homosexualité

Escal-Vigor, de Georges Eekhoud, Paris, Nouvelles Editions Séguier, 1996.

Escal-Vigor, de Georges Eekhoud, Paris, Nouvelles Éditions Séguier, 1996.

Ce roman qui fit scandale et valut un procès à son auteur n’est sans doute pas celui que je préfère, parmi les décadents, même si l’écriture de Georges Eekhoud recèle de jolies trouvailles verbales, mots oubliés ou inusités qui tintent aux oreilles et réveillent l’imagination, ainsi que de beaux et mélancoliques élans :

Certains détails du paysage contractent […] une signification poignante, presque fatidique. La nature paraît souffrir de remords. Les nuées arrêtent et accumulent leurs funèbres cortèges au-dessus d’une mare prédestinée à une noyade, à un théâtre de crime et de suicide…

Dans ce récit flamboyant, on penche du côté du théâtre tragique : les personnages sont presque des types – Blandine a de la sainte l’abnégation poussée jusqu’au masochisme, Landrillon est un parfait coquin, Claudie une arriviste vulgaire, etc. – et l’histoire, soumise à un fatum obscur, tend vers un climax qui emprunte à la fois à la mythologie grecque et à la légende des martyrs chrétiens, selon un mélange des genres qui ne surprendra pas ceux qui connaissent un peu Eekhoud.

L’auteur peint surtout dans ce roman le portrait d’un homme supérieur (par l’esprit, les vertus et le rang social) qui a subi mille tourments intérieurs et s’est longtemps isolé en raison de son homosexualité, refoulée, refusée, reniée. Jusqu’au jour où, dans la terre farouche de Smaragdis, encore empreinte d’un vigoureux paganisme, il fait la rencontre d’un jeune paysan, éphèbe qu’il façonne, éduque, instruit tel un pédagogue grec ou renaissant. Contre ceux qui, à son époque, voient dans l’homosexualité un vice, une perversion, une anomalie, etc., Eekhoud présente un modèle d’amour parfait et noble, encore sacralisé par la fin effroyable du couple viril, livré à la frénésie meurtrière de femmes et d’hommes ravalés au rang de bêtes sauvages. Le stupre et la luxure sont du côté des persécuteurs et non du couple socratique, inversant la doxa de l’époque, appuyée sur certaines études médicales et sur la morale chrétienne. La scène superbe du viol qui vire au double homicide, toute d’excès et de rage, évoque immanquablement les représentations grecques de ménades déchirant Penthée, avec un soupçon d’éclairage fin-de-siècle, tandis que s’ajoute, en surimpression, quelque Saint Sébastien sublime en son martyre. (Présage funeste, Orphée et les bacchantes étaient convoqués à l’aube du roman, lors de la présentation de l’histoire tumultueuse de la région de Smaragdis.) De manière générale, tout au long du roman, les scènes se font tableaux, beautés sacrées renaissantes, nus masculins, paysages flamands, scènes rustiques On vogue à travers les souvenirs picturaux.

Conte de la cruauté des hommes face à ce qui semble sortir du cadre, de la norme, cet Escal-Vigor qui va crescendo prend un sens tout particulier quand on le replace dans son contexte : quatre ans avant sa parution au Mercure de France (en 1899), Wilde était condamné pour homosexualité. Il résonne comme un plaidoyer en faveur de la liberté d’être tel que l’on est, fidèle à sa nature, fût-elle jugée contre-nature.

Mais non, la nature ne désavoue, ne répudie rien de ce qui nous béatifie. Ce sont les religions bibliques qui veulent que la terre nous ait enfantés pour l’abstinence et la douleur. Imposture ! L’exécrable créateur que celui qui se complairait en la torture de ses créatures ! À ce compte, le pire des sadismes serait celui d’un prétendu Dieu d’amour ! Notre supplice ferait sa volupté !

Deux visages de l’amor mortis

Je sais ce que vous allez dire : « Après son obsession pour la Bibliothèque décadente des éditions Séguier, voilà qu’elle nous impose son obsession pour la collection Borderline » (voir mon article sur le livre La Peau. Totem et tabou). Mais qu’y puis-je ?
Je suis de ces gens monomaniaques ; une fois que j’ai trouvé quelque chose qui me plaît, je ne le lâche plus et dois tout lire.

Et cette collection-là, elle me plaît diablement.

Permettez donc que je vous présente deux titres parus sous la fière couverture jaune
– les autres, je vous laisserai le soin de les découvrir par vous-mêmes. J’avais prévu de faire bref, mais j’ai lamentablement échoué. Ces petits livres ont beau être courts, ils en disent long !

L’amour du mort

Nécrophilie. Un tombeau nommé désir, de Patrick Bergeron, Neuilly-lès-Dijon, Le Murmure, 2013.

Nécrophilie. Un tombeau nommé désir, de Patrick Bergeron, Neuilly-lès-Dijon, Le Murmure, 2013.

Le premier fera sans doute froncer des sourcils les gens délicats. La nécrophilie, quel vilain sujet. Oui… mais quel objet d’études captivant ! Qui permet d’explorer les zones ombreuses de la psyché, et de déambuler dans l’histoire des faits divers aussi bien que dans la fiction littéraire. Patrick Bergeron, dans un style merveilleusement accessible et très plaisant, analyse les contours et enjeux de ce tabou ultime, qui mêle deux domaines eux-mêmes fréquemment frappés du sceau de l’interdit : la sexualité et la mort. Il commence par mettre en regard nécrophobie et nécrophilie, puis, à travers une masse de références proprement étourdissante, élabore une brève histoire de la nécrophilie et de ses manifestations. Ce sont en premier lieu les textes littéraires qui sont convoqués, dont, évidemment, ceux issus de la production fin-de-siècle (lisez donc La Tour d’amour de Rachilde ou Rage charnelle d’Elslander), ainsi que nombre d’écrits du XXsiècle, que l’on meurt d’envie de dénicher au plus vite. Le Nécrophile de Gabrielle Wittkop notamment. Il y a ensuite la production télévisuelle et cinématographique (là encore, on découvre bien des choses !), puis les faits réels, cas célèbres ayant défrayé la chronique et… inspiré les arts.

L’auteur n’oublie pas non plus de rappeler la généalogie de la nécrophilie, pratique déviante dont le nom paraît pour la première fois sous la plume de l’aliéniste belge Joseph Guislain en 1852. Il est ensuite repris dans divers traités dédiés aux perversions et pathologies, telle la fameuse (et copieuse) Psychopathia Sexualis de Krafft-Ebing. Car la nécrophilie est dès l’origine perçue comme étant le fait de fous,
de dégénérés. Sous la plume des romanciers et poètes, elle est esthétisée, teintée de mélancolie, porteuse d’une beauté horrible et bizarre ; dans la réalité, elle inquiète (jusqu’où ira le nécrophile ? Tuera-t-il pour se procurer l’objet de son désir ?) et révulse, car elle est la transgression ultime, la violation de cette frontière indiscutée et sacrée que l’homme établit entre les vivants et les morts.

La nécrophilie est l’une des formes les moins licites et les moins supportables de la sexualité. Son statut criminel n’est pas aussi clairement établi que le viol ou la pédophilie, mais son appartenance au domaine du tabou et de l’abjection ne saurait faire le moindre doute. C’est certainement parce qu’elle plonge dans un autre tabou, coriace lui aussi
– celui de la mort – que la nécrophilie jette à ce point un défi à la face du monde.

Un fantasme cinématographique

Snuff movies. Naissance d'une légende urbaine, d'Antonio Dominguez Leiva et Simon Laperrière, Neuilly-lès-Dijon, 2013.

Snuff movies. Naissance d’une légende urbaine, d’Antonio Dominguez Leiva et Simon Laperrière, Neuilly-lès-Dijon, 2013.

Le saviez-vous ? Dans une brève nouvelle intitulée Un beau film (1907), Apollinaire narre la mise au point d’un authentique snuff movie (film qui montrerait des scènes de torture et de meurtre réelles). Surprenant, non ?

Antonio Dominguez Leiva et Simon Laperrière convoquent des références connues ou plus confidentielles dans cet essai parfois complexe qui plaira aux amateurs de cinéma, bien sûr, mais aussi à tous ceux qui, comme moi, s’intéressent au rapport que l’homme entretient avec la mort, ainsi qu’à l’étrange glissement qui s’observe, de la sexualité au meurtre, de la pornographie à la violence extrême comme source de plaisir érotique.

L’étude commence par un salutaire rappel de la fascination précoce du cinéma pour la mort (le motif de la décapitation, par exemple, fait fureur à l’extrême fin du XIXe siècle) et de l’omniprésence de cette dernière sur les écrans. Mort jouée, représentée, qui conjure la mort réelle et l’apprivoise ; mais aussi mort réelle filmée pour les actualités projetées dans les salles de cinéma. Il examine ensuite l’histoire des films où violence, sang et sexe ont la part belle, comme dans le mondo ou le giallo, qui appartiennent au genre du film d’exploitation, ou encore dans le gore, avec son « esthétique du corps outragé, privilégiant les modalités outrancières du trépas en une série de véritables tableaux
de genre ».

Les auteurs montrent d’autre part l’influence déterminante dans la structuration et l’essor de la légende du snuff de deux événements traumatiques : la mort de Kennedy, filmée par un badaud, et les meurtres perpétrés par Charles Manson et ses disciples, en particulier celui de la star Sharon Tate. Le traitement médiatique de ces deux tragédies met en lumière la pulsion scopique morbide du public à l’échelle nationale et internationale.

La démonstration d’ensemble est éblouissante. Décortiquant la façon dont s’est construite et renforcée la légende, les auteurs pointent la perversité d’un système dans lequel le fait même qu’on ne puisse voir ou se procurer les films entretient l’idée d’un réseau clandestin et fermé. Tout argument avancé contre l’existence des snuff movies peut ainsi être réinterprété pour nourrir la croyance en leur existence !

Cette invisibilité primaire, le mythe en aura fait un élément essentiel à sa crédibilité, son absence devenant un signe de sa présence, lui permettant d’exister discursivement tout en restant inaccessible concrètement.

Les années 1970 marquent l’apogée de la légende urbaine des snuff movies. En 1975 sort en salle le film éponyme, Snuff. Dont la promotion, comme le décryptent les auteurs, surfe habilement sur la légende, le fantasme et le voyeurisme du public. En un temps où la libération sexuelle bat son plein, les films pornographiques, gores, ultraviolents se multiplient et, délivrés du carcan de la censure, conquièrent ouvertement le marché.

Jamais depuis les délires de la Fin de Siècle les plaisirs de la douleur,
la phobie sexuelle et la misogynie anxiogène – jusqu’aux fantasmes gynécides les plus extrêmes – n’auront dominé à ce point les cultures populaires et élitaires.

Lire ces deux essais de haute volée est un exercice intellectuel gratifiant. Au-delà du sujet traité par chacun, on est amené à s’interroger sur bien des choses. Parmi lesquelles, la variété des transgressions érotiques ; la naissance des légendes urbaines ; les pouvoirs de l’image et le rapport de celle-ci au réel ; la place de la violence dans certaines formes de pornographie. Et cætera.

L’inénarrable Mr Gorey

I really think I write about everyday life. I don’t think I’m quite as odd as others say I am. Life is intrinsically, well, boring and dangerous at the same time. At any given moment the floor may open up. Of course, it almost never does; that’s what makes it so boring.

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© The Edward Gorey Charitable Trust

Je ne ferai pas ici la critique d’un titre en particulier, ni l’analyse de l’œuvre dans son ensemble (ce serait franchement prétentieux de ma part). Je souhaite simplement partager mon goût pour un écrivain et dessinateur de génie, en espérant le faire découvrir à ceux qui n’auraient pas encore croisé sa route.

Edward Gorey (1925-2000) compte des fidèles partout dans le monde. En bons disciples, ils répandent sa parole. Quelle est-elle ? Difficile à dire. Gorey n’est pas l’homme d’un message univoque. Il est au contraire l’incarnation de l’excentricité.
Sa vie, sa mise, son œuvre, tout clame une originalité affirmée. Une liberté réelle.

Une des illustrations des Enfants fichus (The Gashlycrumb Tinies).

Une des illustrations des Enfants fichus (The Gashlycrumb Tinies).

La production littéraire et picturale de ce lecteur aussi boulimique qu’éclectique révèle un artiste subtil, toujours attentif aux mots, à leur poésie intrinsèque. Magicien sans pareil, il génère avec ses illustrations en noir et blanc un univers attachant, immédiatement identifiable.
La mélancolie latente est une de ses caractéristiques. Ses personnages sont toujours distants, isolés dans leur propre dimension, comme Mr Earbrass, écrivain fantasque de La Harpe hagarde – comme Gorey lui-même peut-être ? Le fossé entre le monde des enfants, qui savent encore que l’imaginaire et le réel sont perméables, et celui des adultes, tristement prosaïque, est infranchissable, et la vision de la famille désenchantée (en particulier dans la trilogie des Treehorn, dont le texte a été imaginé par Florence Parry Heide, amie de Gorey). Les dialogues, si on peut les nommer ainsi, portent le sceau de l’absurde. La cruauté peut aussi affleurer, comme dans les chefs-d’œuvre que sont Les Enfants fichus (délectable abécédaire à l’humour noir tranchant) et Le Couple détestable, inspiré d’un fait divers.

Une des illustrations de L'Aile ouest, recueil de dessins sans texte.

Une des illustrations de L’Aile ouest (The West Wing), recueil de dessins sans texte.

Outre l’incommunicabilité, on retrouve partout l’impression de vide. Même surchargées de détails (Gorey affectionne les décors riches en papiers peints fleuris et autres tapis aux motifs dévorants), les illustrations à l’encre noire véhiculent une impression ineffable de solitude et d’étrangeté. D’atemporalité aussi. Tantôt les silhouettes et le mobilier évoquent la fin du XIXe siècle, époque que le singulier érudit affectionnait, tantôt elles sont des miroirs des années 1960 ou 1970, ou encore renvoient aux Années folles…

Gorey, c’est enfin un surréalisme délicat et tendre, qui donne naissance à des personnages et des créatures irrésistibles, comme l’animal indéterminé qui s’installe
à demeure dans L’Invité douteux, ou les bêtes farfelues qui composent le recueil Total Zoo (je fonds personnellement pour cette masse de poils aux yeux ronds qu’est le Yawfle). Sans parler des inventions de mots et textes en forme de listes, qui n’auraient pas déplu aux surréalistes français !

À déguster en anglais pour goûter l’écriture de Gorey dans sa forme originale, ses écrits et dessins peuvent également être découverts en français grâce au merveilleux travail des éditions du Tripode (et, auparavant, des éditions Attila, dont elles sont issues) qui se sont lancées dans la publication de l’œuvre intégrale du maître aux pelisses. Pour l’heure, dix titres sont disponibles. Le soin apporté à la traduction, à la mise en page, à la reproduction des illustrations rend hautement désirable chaque titre. Une fois que l’on commence la collection, impossible de s’arrêter…

Si vous voulez en savoir plus sur Edward Gorey, vous pouvez cliquer ICI ou LA.

Un panier de crabes historique

Sigmaringen, c’est la communauté réduite aux caquets.

Sigmaringen, de Pierre Assouline, Paris, Gallimard, 2015.

Sigmaringen, de Pierre Assouline, Paris, Gallimard, 2015.

Ce roman de Pierre Assouline se lit avec plaisir. Il séduira ceux qui s’intéressent à l’histoire trouble de la France de Vichy, autant que les amateurs de littérature de l’entre-deux-guerres et des auteurs entrés dans la légende noire, qu’il met en scène – Céline au premier plan, évidemment. Quand on lit ce Sigmaringen, on a forcément en tête la version fabuleuse qu’en a donné l’écrivain dans D’un château l’autre. Bébert lui-même est présent (le chat de Céline, pour ceux qui ne sont pas familiers de sa biographie), aux côtés de Lucette Almanzor et de Lucienne Delforge. On croise aussi Lucien Rebatet, auteur des Décombres ou des Deux Étendards, parmi d’autres. On sent que l’auteur se plaît à donner vie à ces noms illustres et parfois maudits. Imaginez un peu, jouer les démiurges avec de telles figures !

C’est dans sa description de l’atmosphère claustrale où germent les querelles et croissent les inimitiés qu’Assouline excelle. Il livre des portraits remarquables de personnages historiques (les membres des gouvernements surtout, Laval, Brinon, Déat, Bonnard, etc.), et déroule des dialogues où brille l’esprit français. En ce temps-là, les hommes politiques savaient encore en faire preuve… Que voulez-vous, à défaut de pouvoir agir, on parle. On critique. On assassine à coups de bons mots. On forge de folles théories. On échafaude, trame, machine. Pour conjurer l’ennui et la peur.

Éclairant les dessous d’une situation complexe largement méconnue du public français, l’auteur nous entraîne dans les couloirs du château labyrinthe des Hohenzollern sur les pas de son protagoniste, un majordome compassé qui rappelle les personnages actuellement en vogue grâce à divers films et séries télé. Ce qui relève de la stricte fiction romanesque, à savoir l’histoire personnelle du majordome et l’inévitable romance avec l’une des françaises présentes dans le château, m’a peu touchée. Idem pour les retournements de la dernière partie du livre. Mais le tableau d’ensemble, entre ombres et lumières, est une réussite. Les joutes verbales et l’ironie, les références culturelles, les affrontements idéologiques et cette impression de pourrissement et de naufrage mêlés qui émane du livre sont un vrai régal.

Reste une question : l’espèce de tendresse mêlée de respect qui semble entourer le personnage de Pétain a-t-il choqué d’autres lecteurs ? Parfois, le point de vue adopté – celui du majordome – a de quoi hérisser…