Un panier de crabes historique

Sigmaringen, c’est la communauté réduite aux caquets.

Sigmaringen, de Pierre Assouline, Paris, Gallimard, 2015.

Sigmaringen, de Pierre Assouline, Paris, Gallimard, 2015.

Ce roman de Pierre Assouline se lit avec plaisir. Il séduira ceux qui s’intéressent à l’histoire trouble de la France de Vichy, autant que les amateurs de littérature de l’entre-deux-guerres et des auteurs entrés dans la légende noire, qu’il met en scène – Céline au premier plan, évidemment. Quand on lit ce Sigmaringen, on a forcément en tête la version fabuleuse qu’en a donné l’écrivain dans D’un château l’autre. Bébert lui-même est présent (le chat de Céline, pour ceux qui ne sont pas familiers de sa biographie), aux côtés de Lucette Almanzor et de Lucienne Delforge. On croise aussi Lucien Rebatet, auteur des Décombres ou des Deux Étendards, parmi d’autres. On sent que l’auteur se plaît à donner vie à ces noms illustres et parfois maudits. Imaginez un peu, jouer les démiurges avec de telles figures !

C’est dans sa description de l’atmosphère claustrale où germent les querelles et croissent les inimitiés qu’Assouline excelle. Il livre des portraits remarquables de personnages historiques (les membres des gouvernements surtout, Laval, Brinon, Déat, Bonnard, etc.), et déroule des dialogues où brille l’esprit français. En ce temps-là, les hommes politiques savaient encore en faire preuve… Que voulez-vous, à défaut de pouvoir agir, on parle. On critique. On assassine à coups de bons mots. On forge de folles théories. On échafaude, trame, machine. Pour conjurer l’ennui et la peur.

Éclairant les dessous d’une situation complexe largement méconnue du public français, l’auteur nous entraîne dans les couloirs du château labyrinthe des Hohenzollern sur les pas de son protagoniste, un majordome compassé qui rappelle les personnages actuellement en vogue grâce à divers films et séries télé. Ce qui relève de la stricte fiction romanesque, à savoir l’histoire personnelle du majordome et l’inévitable romance avec l’une des françaises présentes dans le château, m’a peu touchée. Idem pour les retournements de la dernière partie du livre. Mais le tableau d’ensemble, entre ombres et lumières, est une réussite. Les joutes verbales et l’ironie, les références culturelles, les affrontements idéologiques et cette impression de pourrissement et de naufrage mêlés qui émane du livre sont un vrai régal.

Reste une question : l’espèce de tendresse mêlée de respect qui semble entourer le personnage de Pétain a-t-il choqué d’autres lecteurs ? Parfois, le point de vue adopté – celui du majordome – a de quoi hérisser…

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s