Deux visages de l’amor mortis

Je sais ce que vous allez dire : « Après son obsession pour la Bibliothèque décadente des éditions Séguier, voilà qu’elle nous impose son obsession pour la collection Borderline » (voir mon article sur le livre La Peau. Totem et tabou). Mais qu’y puis-je ?
Je suis de ces gens monomaniaques ; une fois que j’ai trouvé quelque chose qui me plaît, je ne le lâche plus et dois tout lire.

Et cette collection-là, elle me plaît diablement.

Permettez donc que je vous présente deux titres parus sous la fière couverture jaune
– les autres, je vous laisserai le soin de les découvrir par vous-mêmes. J’avais prévu de faire bref, mais j’ai lamentablement échoué. Ces petits livres ont beau être courts, ils en disent long !

L’amour du mort

Nécrophilie. Un tombeau nommé désir, de Patrick Bergeron, Neuilly-lès-Dijon, Le Murmure, 2013.

Nécrophilie. Un tombeau nommé désir, de Patrick Bergeron, Neuilly-lès-Dijon, Le Murmure, 2013.

Le premier fera sans doute froncer des sourcils les gens délicats. La nécrophilie, quel vilain sujet. Oui… mais quel objet d’études captivant ! Qui permet d’explorer les zones ombreuses de la psyché, et de déambuler dans l’histoire des faits divers aussi bien que dans la fiction littéraire. Patrick Bergeron, dans un style merveilleusement accessible et très plaisant, analyse les contours et enjeux de ce tabou ultime, qui mêle deux domaines eux-mêmes fréquemment frappés du sceau de l’interdit : la sexualité et la mort. Il commence par mettre en regard nécrophobie et nécrophilie, puis, à travers une masse de références proprement étourdissante, élabore une brève histoire de la nécrophilie et de ses manifestations. Ce sont en premier lieu les textes littéraires qui sont convoqués, dont, évidemment, ceux issus de la production fin-de-siècle (lisez donc La Tour d’amour de Rachilde ou Rage charnelle d’Elslander), ainsi que nombre d’écrits du XXsiècle, que l’on meurt d’envie de dénicher au plus vite. Le Nécrophile de Gabrielle Wittkop notamment. Il y a ensuite la production télévisuelle et cinématographique (là encore, on découvre bien des choses !), puis les faits réels, cas célèbres ayant défrayé la chronique et… inspiré les arts.

L’auteur n’oublie pas non plus de rappeler la généalogie de la nécrophilie, pratique déviante dont le nom paraît pour la première fois sous la plume de l’aliéniste belge Joseph Guislain en 1852. Il est ensuite repris dans divers traités dédiés aux perversions et pathologies, telle la fameuse (et copieuse) Psychopathia Sexualis de Krafft-Ebing. Car la nécrophilie est dès l’origine perçue comme étant le fait de fous,
de dégénérés. Sous la plume des romanciers et poètes, elle est esthétisée, teintée de mélancolie, porteuse d’une beauté horrible et bizarre ; dans la réalité, elle inquiète (jusqu’où ira le nécrophile ? Tuera-t-il pour se procurer l’objet de son désir ?) et révulse, car elle est la transgression ultime, la violation de cette frontière indiscutée et sacrée que l’homme établit entre les vivants et les morts.

La nécrophilie est l’une des formes les moins licites et les moins supportables de la sexualité. Son statut criminel n’est pas aussi clairement établi que le viol ou la pédophilie, mais son appartenance au domaine du tabou et de l’abjection ne saurait faire le moindre doute. C’est certainement parce qu’elle plonge dans un autre tabou, coriace lui aussi
– celui de la mort – que la nécrophilie jette à ce point un défi à la face du monde.

Un fantasme cinématographique

Snuff movies. Naissance d'une légende urbaine, d'Antonio Dominguez Leiva et Simon Laperrière, Neuilly-lès-Dijon, 2013.

Snuff movies. Naissance d’une légende urbaine, d’Antonio Dominguez Leiva et Simon Laperrière, Neuilly-lès-Dijon, 2013.

Le saviez-vous ? Dans une brève nouvelle intitulée Un beau film (1907), Apollinaire narre la mise au point d’un authentique snuff movie (film qui montrerait des scènes de torture et de meurtre réelles). Surprenant, non ?

Antonio Dominguez Leiva et Simon Laperrière convoquent des références connues ou plus confidentielles dans cet essai parfois complexe qui plaira aux amateurs de cinéma, bien sûr, mais aussi à tous ceux qui, comme moi, s’intéressent au rapport que l’homme entretient avec la mort, ainsi qu’à l’étrange glissement qui s’observe, de la sexualité au meurtre, de la pornographie à la violence extrême comme source de plaisir érotique.

L’étude commence par un salutaire rappel de la fascination précoce du cinéma pour la mort (le motif de la décapitation, par exemple, fait fureur à l’extrême fin du XIXe siècle) et de l’omniprésence de cette dernière sur les écrans. Mort jouée, représentée, qui conjure la mort réelle et l’apprivoise ; mais aussi mort réelle filmée pour les actualités projetées dans les salles de cinéma. Il examine ensuite l’histoire des films où violence, sang et sexe ont la part belle, comme dans le mondo ou le giallo, qui appartiennent au genre du film d’exploitation, ou encore dans le gore, avec son « esthétique du corps outragé, privilégiant les modalités outrancières du trépas en une série de véritables tableaux
de genre ».

Les auteurs montrent d’autre part l’influence déterminante dans la structuration et l’essor de la légende du snuff de deux événements traumatiques : la mort de Kennedy, filmée par un badaud, et les meurtres perpétrés par Charles Manson et ses disciples, en particulier celui de la star Sharon Tate. Le traitement médiatique de ces deux tragédies met en lumière la pulsion scopique morbide du public à l’échelle nationale et internationale.

La démonstration d’ensemble est éblouissante. Décortiquant la façon dont s’est construite et renforcée la légende, les auteurs pointent la perversité d’un système dans lequel le fait même qu’on ne puisse voir ou se procurer les films entretient l’idée d’un réseau clandestin et fermé. Tout argument avancé contre l’existence des snuff movies peut ainsi être réinterprété pour nourrir la croyance en leur existence !

Cette invisibilité primaire, le mythe en aura fait un élément essentiel à sa crédibilité, son absence devenant un signe de sa présence, lui permettant d’exister discursivement tout en restant inaccessible concrètement.

Les années 1970 marquent l’apogée de la légende urbaine des snuff movies. En 1975 sort en salle le film éponyme, Snuff. Dont la promotion, comme le décryptent les auteurs, surfe habilement sur la légende, le fantasme et le voyeurisme du public. En un temps où la libération sexuelle bat son plein, les films pornographiques, gores, ultraviolents se multiplient et, délivrés du carcan de la censure, conquièrent ouvertement le marché.

Jamais depuis les délires de la Fin de Siècle les plaisirs de la douleur,
la phobie sexuelle et la misogynie anxiogène – jusqu’aux fantasmes gynécides les plus extrêmes – n’auront dominé à ce point les cultures populaires et élitaires.

Lire ces deux essais de haute volée est un exercice intellectuel gratifiant. Au-delà du sujet traité par chacun, on est amené à s’interroger sur bien des choses. Parmi lesquelles, la variété des transgressions érotiques ; la naissance des légendes urbaines ; les pouvoirs de l’image et le rapport de celle-ci au réel ; la place de la violence dans certaines formes de pornographie. Et cætera.

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Une réflexion sur “Deux visages de l’amor mortis

  1. Pingback: Un essai qui ne prend pas de gants | Litterae meae

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