Éloge de l’homosexualité

Escal-Vigor, de Georges Eekhoud, Paris, Nouvelles Editions Séguier, 1996.

Escal-Vigor, de Georges Eekhoud, Paris, Nouvelles Éditions Séguier, 1996.

Ce roman qui fit scandale et valut un procès à son auteur n’est sans doute pas celui que je préfère, parmi les décadents, même si l’écriture de Georges Eekhoud recèle de jolies trouvailles verbales, mots oubliés ou inusités qui tintent aux oreilles et réveillent l’imagination, ainsi que de beaux et mélancoliques élans :

Certains détails du paysage contractent […] une signification poignante, presque fatidique. La nature paraît souffrir de remords. Les nuées arrêtent et accumulent leurs funèbres cortèges au-dessus d’une mare prédestinée à une noyade, à un théâtre de crime et de suicide…

Dans ce récit flamboyant, on penche du côté du théâtre tragique : les personnages sont presque des types – Blandine a de la sainte l’abnégation poussée jusqu’au masochisme, Landrillon est un parfait coquin, Claudie une arriviste vulgaire, etc. – et l’histoire, soumise à un fatum obscur, tend vers un climax qui emprunte à la fois à la mythologie grecque et à la légende des martyrs chrétiens, selon un mélange des genres qui ne surprendra pas ceux qui connaissent un peu Eekhoud.

L’auteur peint surtout dans ce roman le portrait d’un homme supérieur (par l’esprit, les vertus et le rang social) qui a subi mille tourments intérieurs et s’est longtemps isolé en raison de son homosexualité, refoulée, refusée, reniée. Jusqu’au jour où, dans la terre farouche de Smaragdis, encore empreinte d’un vigoureux paganisme, il fait la rencontre d’un jeune paysan, éphèbe qu’il façonne, éduque, instruit tel un pédagogue grec ou renaissant. Contre ceux qui, à son époque, voient dans l’homosexualité un vice, une perversion, une anomalie, etc., Eekhoud présente un modèle d’amour parfait et noble, encore sacralisé par la fin effroyable du couple viril, livré à la frénésie meurtrière de femmes et d’hommes ravalés au rang de bêtes sauvages. Le stupre et la luxure sont du côté des persécuteurs et non du couple socratique, inversant la doxa de l’époque, appuyée sur certaines études médicales et sur la morale chrétienne. La scène superbe du viol qui vire au double homicide, toute d’excès et de rage, évoque immanquablement les représentations grecques de ménades déchirant Penthée, avec un soupçon d’éclairage fin-de-siècle, tandis que s’ajoute, en surimpression, quelque Saint Sébastien sublime en son martyre. (Présage funeste, Orphée et les bacchantes étaient convoqués à l’aube du roman, lors de la présentation de l’histoire tumultueuse de la région de Smaragdis.) De manière générale, tout au long du roman, les scènes se font tableaux, beautés sacrées renaissantes, nus masculins, paysages flamands, scènes rustiques On vogue à travers les souvenirs picturaux.

Conte de la cruauté des hommes face à ce qui semble sortir du cadre, de la norme, cet Escal-Vigor qui va crescendo prend un sens tout particulier quand on le replace dans son contexte : quatre ans avant sa parution au Mercure de France (en 1899), Wilde était condamné pour homosexualité. Il résonne comme un plaidoyer en faveur de la liberté d’être tel que l’on est, fidèle à sa nature, fût-elle jugée contre-nature.

Mais non, la nature ne désavoue, ne répudie rien de ce qui nous béatifie. Ce sont les religions bibliques qui veulent que la terre nous ait enfantés pour l’abstinence et la douleur. Imposture ! L’exécrable créateur que celui qui se complairait en la torture de ses créatures ! À ce compte, le pire des sadismes serait celui d’un prétendu Dieu d’amour ! Notre supplice ferait sa volupté !

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