Les bêtes sauvages de Walton Ford

Walton Ford lors du vernissage de l'exposition, le 14 septembre 2015. Chryseia

Walton Ford lors du vernissage de l’exposition, le 14 septembre 2015. © Chryseia

Je ne m’intéresse pas aux animaux domestiques qui choisissent de vivre en compagnie des êtres humains. Je m’intéresse à ceux qui ont décidé de garder leurs distances à notre égard. Quand ils nous voient arriver, ils s’enfuient, ou ils nous sautent dessus et nous mangent, mais ils n’acceptent pas de vivre dans nos villes et nos maisons et de partager nos repas. Ce sont elles, les bêtes sauvages, et elles sont plus nombreuses que les animaux domestiques, mais les êtres humains et leurs animaux de compagnie envahissent la planète. Il y a de moins en moins de place pour les animaux qui ne veulent pas partager leur temps avec nous.
(Extrait de l’entretien réalisé par Jérôme Neutres dans l’atelier de l’artiste à Tribeca, New York, en février 2015.)

Chaumière de Dolmancé, Walton Ford, 2009, aquarelle, gouache, encre et crayon sur papier, 151,8 x 105,1 cm. © Courtesy of the artist and Paul Kasmin Gallery

Chaumière de Dolmancé, Walton Ford, 2009, aquarelle, gouache, encre et crayon sur papier, 151,8 x 105,1 cm. © Courtesy of the artist and Paul Kasmin Gallery

Vous en avez assez de la ville et du ciment ? Vous ressentez l’appel de la nature ? L’envie d’un peu de sauvagerie ? J’ai ce qu’il vous faut.

Des toiles monumentales, conjuguées à une touche d’une précision folle ; une esthétique qui évoque à la fois les planches zoologiques des XVIIIe et XIXe siècles et l’art surréaliste, saupoudré de références aux comics et cartoons des années 1960-1970 ; un univers décalé, atemporel, où l’humour alterne avec une forme de malaise diffus : bienvenue dans l’univers de Walton Ford, peintre américain qui sera pour la première fois, à compter du 15 septembre, l’objet d’une exposition d’envergure en France, au musée de la Chasse et de la Nature, à Paris. Le choix de ce musée était une évidence : Walton Ford l’a visité et en a apprécié les collections, qui entraient parfaitement en résonance avec ses propres sources d’inspiration.

Loss of the Lisbon Rhinoceros, Walton Ford, 2008, aquarelle, gouache, encre et crayon sur papier, panneau 1 : 249,6 x 108,6 cm, panneau 2 : 249,6 x 159,4 cm, panneau 3 : 249,6 x 108,6 cm. © Courtesy of the artist and Paul Kasmin Gallery

Loss of the Lisbon Rhinoceros, Walton Ford, 2008, aquarelle, gouache, encre et crayon sur papier, panneau 1 : 249,6 x 108,6 cm, panneau 2 : 249,6 x 159,4 cm, panneau 3 : 249,6 x 108,6 cm. © Courtesy of the artist and Paul Kasmin Gallery

L’artiste, né en 1960, est un dessinateur hors pair. Tordant le cou à un certain courant de l’art contemporain, rejetant le tout-conceptuel, si j’ose dire, il propose des œuvres figuratives riches qui flirtent parfois avec les codes du kitsch et brouillent les frontières entre les bêtes, qui le fascinent depuis l’enfance, et les humains. Le regard de ses protagonistes, leurs attitudes génèrent l’inquiétude. On n’a pas affaire à des planches animalières, en dépit de la première impression. Mais qu’est-ce, alors ? Ce qui est certain, c’est que l’on n’est pas dans une vision lénifiante de la nature. Il y a une violence, un instinct prédateur, une pulsion destructrice chez ces animaux-là, peints grandeur nature et placés dans des cadres artificiels – j’entends par là, construits par l’homme ou dénotant sa présence – afin de susciter un effet de décalage onirique. Ils ne sont pas des hommes déguisés, des animaux façon fables de La Fontaine. Il sont sauvages, au sens strict. C’est là ce qui intéresse le peintre, d’ailleurs. Tels qu’ils sont, ils sont associés à des références culturelles multiples, scientifiques, plastiques, littéraires (de Pline l’Ancien à Jarry, en passant par Sade ou Maupassant !) ainsi qu’historiques. Nombreux sont en effet les sujets inspirés d’animaux ayant réellement existé, telle Suzie, guenon star du zoo de Cincinnati dans les années 1930 et héroïne de The Graf Zeppelin (2014).

The Graf Zeppelin, Walton Ford, 2014, aquarelle, gouache et encre sur papier, 104,1 x 151,8 cm. © Courtesy of the artist and Paul Kasmin Gallery

The Graf Zeppelin, Walton Ford, 2014, aquarelle, gouache et encre sur papier, 104,1 x 151,8 cm. © Courtesy of the artist and Paul Kasmin Gallery

L’exposition du musée de la Chasse et de la Nature réunit une vingtaine de peintures à l’aquarelle. Dans la petite galerie dédiée aux expositions temporaires, on revient sur quinze ans de création. Les pièces, souvent de très grande taille, y sont présentées en relation avec des œuvres animalières anciennes ou avec des animaux empaillés, comme dans la salle dédiée aux singes, afin de souligner la variété des sources d’inspiration de l’artiste et le soin qu’il apporte à représenter avec exactitude les animaux. On admire notamment l’immense Loss of the Lisbon Rhinoceros (2008), hommage à Dürer qui avait produit une gravure dudit rhinocéros en s’inspirant du dessin d’un anonyme et de sa propre lecture du récit de voyage de Marco Polo. Ce dialogue artistique entre passé et présent met en lumière la façon dont Walton Ford a su développer un univers profondément original dont les interrogations sont bien contemporaines.
D’autres peintures sont inédites et ont été réalisées exprès pour l’exposition. La série de tableaux sur le mythe de la Bête du Gévaudan (eh oui, nous voici de nouveau au XVIIIe siècle. Il n’y a pas de hasard) est exposée à l’étage, disséminée parmi les collections permanentes du musée afin de mieux duper et perturber le visiteur. Cette présentation, minutieusement pensée par l’artiste en accord avec le directeur du musée, Claude d’Anthenaise, crée une forme de jeu avec le visiteur, invité à assister à une chasse légendaire qui tourne mal. Dans la salle des armes à feu, une œuvre imposante proclame, comme un pied de nez à ce qui l’entoure, l’échec du fusil lorsqu’il s’agit de vaincre cette bête terrible qu’est la peur. Toutes ces œuvres recèlent, en plus de références aux arts et aux lettres, et quelquefois de clins d’œil aux collections du musée qui les accueille, une dimension symbolique et métaphorique à plusieurs étages qu’il convient de déchiffrer. À leur manière, elles content l’échec de la vérité face à l’imagination, et ouvrent une fenêtre sur l’âme humaine et ses zones troubles.

Représentation véritable, Walton Ford, 2015, aquarelle, gouache et encre sur papier, 266,7 x 153 cm. © Courtesy of the artist and Paul Kasmin Gallery

Représentation véritable, Walton Ford, 2015, aquarelle, gouache et encre sur papier, 266,7 x 153 cm. © Courtesy of the artist and Paul Kasmin Gallery

Walton Ford, commissariat de Claude d’Anthenaise et Jérôme Neutres, musée de la Chasse et de la Nature, du 15 septembre 2015 au 14 février 2016. Pour les informations pratiques, c’est ICI.

Profitez de la visite de l’exposition pour découvrir, si ce n’est déjà fait, les riches collections de ce musée douillettement installé dans deux hôtels particuliers du Marais. Contrairement à ce que son nom pourrait laisser croire, il ne s’agit pas uniquement de chanter les louanges de la chasse, mais plutôt d’envisager le rapport de l’homme à l’animal (sauvage) depuis l’Antiquité. Vaste programme !

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