L’autre visage de l’art contemporain

Je fais partie de ces gens qui demeurent souvent sceptiques face à l’art contemporain. Trop conceptuel, trop prétentieux parfois, trop marqué par une culture de classe, si l’on peut dire. Je n’en éprouve pas moins un intérêt sincère pour certaines créations artistiques des XXe et XXIe siècles. Qui relèvent, bien souvent, de la contre-culture. De ces arts dits « outsiders ». Aussi l’exposition proposée cet automne-hiver à la Halle Saint Pierre à Paris me paraissait-elle, sur le papier, enthousiasmante. Et le moins que l’on puisse dire est que je n’ai pas été déçue.

Vue de l'exposition. Au premier plan, des œuvres de Joël Négri, au second plan, des tableaux de Mark Ryden. © Photographie Zoé Forget / HEY! modern art & pop culture

Vue de l’exposition. Au premier plan, des œuvres de Joël Négri, au second plan, des tableaux de Mark Ryden. © Photographie Zoé Forget / HEY! modern art & pop culture

Conçue par Anne et Julien, fondateurs de la revue HEY! modern art & pop culture et champions tout-terrain des expressions artistiques de la contre-culture, en collaboration avec Martine Lusardy, directrice de la Halle Saint Pierre, l’exposition réunit 62 artistes internationaux, pour la plupart jamais présentés en France, dans une scénographie très réussie qui brise les cadres rigides pour offrir la possibilité d’une errance circulaire pleine de sens, entre ombre et lumière, arts graphiques et plastiques, passé récent et présent.

C’est le troisième volet d’un cycle de mise en valeur des artistes publiés dans les pages de la revue depuis sa création en 2010, après les expositions de 2011 et 2013 qui avaient rencontré un franc succès. La Halle Saint Pierre, lieu d’épanouissement des arts brut et populaire, lieu d’échange culturel et intellectuel aussi, constitue l’écrin rêvé pour cette exposition-manifeste souvent spectaculaire.

Gabriel Grun, Tacto, huile sur toile, 2010. © Courtesy of the artist

Gabriel Grun, Tacto, huile sur toile, 2010. © Courtesy of the artist

Ici, on peut admirer un florilège de ce qu’offrent les lisières de l’art contempo-rain : art outsider, lowbrow, bande dessinée, folk art, art brut et singulier, art naïf… En résulte un chaos fertile. De la diversité naît une cohérence profonde, subtile, celle d’un imaginaire affranchi des normes et modes imposées, soucieux de libérer la créativité pour générer un art à la fois représentatif de son époque et cependant singu-lier, personnel ; un art qui explore les ténèbres inté-rieures, comme avec les surréalistes pop américains Mark Ryden et Marion Peck, autant qu’il dénonce les dérives de notre société, que ce soit sur le plan com-mercial, avec le mouvement de culture jamming, bien représenté par Ron English, ou sur le plan politique et social, comme chez le Serbe Aleksandar Todorovic, auteur de la brillante série intitulée Iconostasis. Certains artistes manifestent leur profonde connaissance de l’histoire de l’art, tant dans les thèmes choisis que dans la manière de peindre. Gabriel Grun, auteur de sublimes peintures à l’huile qui rappellent Dürer ou Holbein, en est un exemple ; Christian Rex Van Minnen, auteur de portraits parfaitement répugnants mais exquisement réalisés, en est un autre. D’autres cultivent un imaginaire macabre, interrogeant la frontière entre vie et mort, parcourant l’en-deça de l’existence, comme Hervé Bohnert, auteur notamment de sculptures dont je suis tombée éperdument amoureuse, ou Gregory Halili, qui peint sur nacre des crânes d’une beauté infinie.

Hervé Bohnert, Sans titre, 2014. © Avec l'aimable autorisation de la Galerie Jean-François Kaiser – Photographie Christian Creutz

Hervé Bohnert, Sans titre, 2014. © Avec l’aimable autorisation de la Galerie Jean-François Kaiser – Photographie Christian Creutz

Il y a aussi des artistes qui jouent sur les codes hérités, comme le japonais Hiroshi Hirakawa, auteur de splendides peintures réactivant l’ukiyo-e, ou Horiyoshi III, qui réinvente les codes du tatouage traditionnel japonais.

Ludovic Levasseur, Sans titre (Poupée), matières plastiques, colles, éléments de taxidermie, cheveux, os, dents humaines et animales, corne, tissus, cordes, ficelles, métal, 2007-2012. © Photographie Zoé Forget / HEY! modern art & pop culture

Ludovic Levasseur, Sans titre (Poupée), matières plastiques, colles, éléments de taxidermie, cheveux, os, dents humaines et animales, corne, tissus, cordes, ficelles, métal, 2007-2012. © Photographie Zoé Forget / HEY! modern art & pop culture

Il est impossible de parler de tous les artistes, mais chacun, par son univers propre, ouvre une porte nouvelle pour le visiteur de l’exposition. Les fantastiques tableaux syncrétiques de Ray Abeta, les fragiles enfants de plumes de Lucy Glendinning, les céramiques hybrides de Lian Yu-Pei, les tattoo flashes de Tom Berg et Bert Grimm, les poupées-momies si étranges de Ludovic Levasseur, les Diableries de Reno Ditte (inspirées d’images stéréoscopiques du XIXe siècle, dont on peut admirer quelques exemples), les sculptures hyperréalistes et cependant énigmatiques de Choi Xooang, les cadavres exquis plastiques d’Eudes Menichetti, la liste est longue des trésors ici rassemblés ! Il n’y a qu’une chose à faire : se précipiter à la Halle Saint Pierre pour voir tout cela, ressentir la puissance de ces créations. Car cet art des marges est un art de la cruauté, au sens que donnait Artaud à ce terme : il vous saisit aux tripes et à l’âme, il vous bouscule et fait éclater une vérité trop souvent occultée dans notre vie quotidienne d’animal consommateur.

Mise en page 1HEY! modern art & pop culture / Act III, jusqu’au 13 mars 2016, Halle Saint Pierre, 2 rue Ronsard, 75018 Paris. Tél. 01 42 58 72 89. Plus d’informations ICI.

Un très beau catalogue de 340 pages est paru pour l’occasion, qui permet d’en savoir un peu plus sur les artistes : HEY! modern art & pop culture / Act III, Roubaix, éditions Ankama/619, 2015. (Lien vers le site de l’éditeur ICI.)

.

Chronique islandaise, vérités universelles

Et que fait-on d’une vie qui n’est ni minable ni ratée, mais qui, sans crier gare, se retrouve tout à coup au fond d’une impasse ?

D'ailleurs, les poissons n'ont pas de pieds, de , Paris, Gallimard, 2015.

D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds, de Jón Kalman Stefánsson, Paris, Gallimard, 2015.

Ceux qui n’ont jamais eu conscience de la difficulté qu’il y a à exister ; ceux qui n’ont jamais ressenti le poids de la vie, parfois insupportable ; ceux-là, peut-être, ne comprendront pas le nouveau roman de Jón Kalman Stefánsson. Paru en 2013 en Islande, il succède à la fabuleuse trilogie qui a révélé l’auteur au public français. Comme beaucoup, je l’attendais avec impatience, et inquiétude : et si je ne l’aimais pas ? Et si j’étais déçue, après avoir tant admiré les précédents romans ?
Il n’en fut rien. On n’atteint peut-être pas la perfection absolue d’Entre ciel et terre, comète littéraire sans égale­ ; mais on n’en retrouve pas moins tout ce qui fait la saveur unique de l’écriture de Stefánsson.

Comme d’habitude, ce n’est en effet pas tant la trame narrative qui importe, que les mots, la langue, le style, magnifiquement rendus par Éric Boury, qui signe une traduction impeccable. La magie opère au fil de longues phrases où les digressions fleurissent comme elles le font dans nos esprits, suivant le cours tortueux de la pensée. Le texte se déroule en spirale, certaines phrases étant reprises à l’identique ou presque à quelques pages d’intervalle, et emporte le lecteur dans son flux hypnotique. Stefánsson décrit pourtant le travail des hommes et femmes qui gravitent autour de la pêche et du poisson avec des mots simples, un certain réalisme, mais jusqu’au milieu de la phrase la plus prosaïque, la poésie s’infiltre. Illumine les pages. Le réel et l’abstraction se mêlent, faisant naître un univers original, captivant, à l’image des titres de chapitres, phrases surréalistes que vient éclairer le texte qui suit. Dans ce monde-là, un homme ivre n’hésite pas à se jeter dans l’eau glacée pour nager jusqu’à la Lune, car là est sa patrie, celle du poète. Dans ce monde-là, les sentiments ont autant d’importance et de prégnance que la réalité physique. Vérité évidente et pourtant souvent oubliée : la souffrance et la joie ne sont-elles pas aussi réelles pour l’être humain que le froid et la chaleur ?

Le style est donc l’atout majeur de ce roman ; mais sa construction et son fond n’en sont pas moins remarquables. De quoi s’agit-il exactement ? D’une chronique familiale, tableau incomplet de trois générations, trois époques, entre permanence et mutations. Sous la chronique familiale, on découvre aussi une chronique nationale. C’est en effet un siècle d’histoire islandaise qui s’informe sous nos yeux. Comme dans les précédents romans, la terre, la mer (« Celui qui peut contempler la mer de jour comme de nuit risque moins d’être malheureux ») et les montagnes, sans oublier la neige (la « pensée des anges »), sont des personnages à part entière, des présences tutélaires auxquelles les hommes sont indéfectiblement liés. Ce sont les parents de tous les Islandais, et l’on sent combien l’auteur y est attaché.

L’Islande contemporaine est présentée dans les chapitres dévolus à Ari et au narrateur. Y sont énoncés les vices du monde moderne, l’injustice d’un système libéral dominé par la finance, l’étouffement progressif d’une population qui semble avoir perdu son âme et oublié sa nature profonde à force de matérialisme, de technologie, d’urgence et de stress. Les critiques énoncées, répétées, pourraient sembler naïves ; mais elles sont indissolublement liées aux autres interrogations qui sous-tendent le roman, comme celle relative au sens de la vie, et incitent à se tourner plutôt vers ce qui fait la valeur de l’existence, et que l’auteur vante dans chacun de ses écrits : l’amour, l’art, la beauté.

Il la regarde à nouveau, ne peut s’en empêcher, d’ailleurs, nous ne devrions jamais nous interdire de contempler ce qui est tout simplement beau, la vie est trop brève et trop incertaine pour baisser les yeux.

L’Islande traditionnelle, celle qui nous avait séduits dans la trilogie, âpre, impitoyable et tout entière associée à la pêche, est quant à elle évoquée à travers l’histoire de Margrét et Oddur. Oddur le grand marin, force de la nature, et Margrét, son épouse prise au piège de la vie, qui un jour a reçu la visite de la mort, et pour qui « certains jours sont des blocs de pierre qu’elle peine à soulever ». Les pages dédiées à cette femme douée d’une imagination trop grande pour l’existence étriquée qui lui échoit sont parmi les plus belles du livre. Comme elle, son petit-fils Ari fait l’expérience de l’effondrement face au quotidien. Il explose un jour, lors d’une crise qui modifie la trajectoire de son existence. Il en est de même pour ce pasteur qui, contemplant la fuite du bonheur, tente de faire face au désarroi en donnant des coups de pieds furieux dans la porte de l’église, bloquée par le gel. Chacun, à chaque époque, est infiniment seul avec la somme de ses défaites, regrets, pertes. Solitude et accablement encore plus pénibles le matin, au réveil, lorsque la sortie des songes nous laisse particulièrement vulnérables :

Et il est vrai qu’à l’aube, nous ressemblons parfois à une plaie ouverte.

L’auteur décrit avec une justesse époustouflante le cheminement de la mélancolie, de la dépression dirait-on aujourd’hui, les tragédies silencieuses et monotones qu’il faut surmonter pour continuer à vivre. Mais il chante aussi l’amour, le désir, un érotisme corporel animé par l’émotion. Il montre combien il est difficile d’aimer, de trouver puis de conserver ce lien qui unit à l’autre et chasse les ténèbres ; comment malgré tout ces dernières gagnent souvent, à l’usure. Et pourquoi, néanmoins, il ne faut jamais cesser, toujours recommencer, car le seul péché mortel est de ne pas avoir aimé assez…

Le ton du roman est très personnel, porté par ce narrateur dont on se demande parfois qui il est vraiment, tant il semble tout savoir et parler jusqu’au nom des morts, voix immémoriale contre l’oubli, contre le silence qui tue plus sûrement que le temps.

Car il en va ainsi, tous les événements passés, qu’ils soient petits ou grands, laideur ou beauté, les rires et les caresses, tout cela est tôt ou tard mis sur la touche, condamné à l’oubli, condamné à la mort et à l’effacement, uniquement parce que plus personne ne se le rappelle, parce que plus personne n’y pense ou ne l’honore, c’est ainsi que tout ce que nous avons vécu se voit peu à peu réduit à néant, à une chose qui n’est même pas de l’air, et c’est si douloureux, c’est un tel gâchis qu’on en perd de vue le sens de la vie.

Le roman se clôt sur une révélation. Une révélation pour les personnages, en tout cas, car nous, lecteurs, avions compris ce qui échappait aux spectateurs et acteurs de l’histoire. N’en est-il pas souvent ainsi ? Ne sommes-nous pas aveugles aux événements de nos existences, prisonniers de notre esprit, à jamais séparés du réel comme d’autrui par le voile trompeur de nos réflexions ?

La photographie, de la chimie à l’art

Rêveusement installé sur les bords de Saône, le musée Nicéphore-Niépce réserve une profusion d’heureuses découvertes au visiteur. La scénographie moderne tire le meilleur parti possible des vastes espaces à disposition, et le parcours de visite retrace l’histoire de la photographie, envisageant aussi bien les aspects techniques que sociaux et esthétiques de cette pratique familière aux enjeux multiples et complexes.

Un musée pour comprendre et admirer

Vue d'une des salles du musée. © Musée Nicéphore-Niépce / Photo de Patrice Josserand

Vue d’une des salles du musée. © Musée Nicéphore-Niépce / Photo de Patrice Josserand

L’exposition permanente, répartie entre le rez-de-chaussée et l’étage, propose un large choix d’appareils, des énormes machines des origines, avec leurs soufflets, chambres, plaques de verre et compagnie, aux appareils photographiques de poche. On découvre l’existence de raretés, comme la mitrailleuse photographique ; on est submergé de souvenirs d’enfance face aux appareils Kodak des années 1980 ; on s’esbaudit devant les albums anciens… et les très kitsch photographies en relief, dont l’hilarant modèle montrant, selon l’angle de vue, Napoléon ou Jésus (oui, il fallait oser). Sur les murs et dans les vitrines, des clichés représentatifs des diverses utilisations de la photographie au cours des décennies : usage privé (portraits, photographies souvenirs), éditorial (pour illustrer des livres, des journaux), publicitaire, politique et militaire (par exemple, pendant la Première Guerre mondiale), mais aussi, bien sûr, artistique. Les pictorialistes, qui concevaient leurs photographies comme un peintre son tableau, de la mise en scène au tirage, toujours soigné et élaboré, sont mis en lumière. Un fort intéressant documentaire s’attache à la photographie au tournant du siècle et à ses développements, parfois curieux – certains ont eu l’idée d’appareils insérés dans les chapeaux, les cravates, les plastrons… James Bond n’a qu’à bien se tenir ! –, et l’on rit devant les petits films humoristiques moquant la pratique de la photographie de groupe.

Anonyme, Garçon sur son cheval de bois, daguerréotype, vers 1850. Musée Nicéphore-Niépce

Anonyme, Garçon sur son cheval de bois, daguerréotype, vers 1850. © Musée Nicéphore-Niépce

À l’étage, une section évoque plus particulièrement le daguerréotype, né de la collaboration entre Nicéphore Niépce (1765-1833), inventeur du procédé héliographique, et Louis Daguerre (1787-1851). La photographie, ou du moins son ancêtre, tient alors vraiment de la science, et l’artisan photographe est un véritable chimiste ! De beaux daguerréotypes sont exposés, troublants par l’impression fantomatique et presque macabre qu’ils véhiculent. Est-ce parce que leurs modèles devaient demeurer immobiles si longtemps ? Des films documentaires très utiles permettent en outre de pénétrer les mystères de la technique mise en jeu par ces premières démarches tendant à enregistrer le réel, par exemple en rappelant l’influence de la lithographie et de l’eau-forte sur les recherches menées par Niépce et Daguerre.

Des expositions temporaires à ne pas manquer

Inscrites dans le fil de la visite, les trois expositions temporaires actuellement présentées se distinguent toutes par leur qualité et leur intérêt intrinsèque, en même temps qu’elles complètent le panorama offert par les collections permanentes.

Blanc et Demilly / Fonds Julie Picault-Demilly

© Blanc et Demilly / Fonds Julie Picault-Demilly

La première dans l’ordre du parcours est dédiée à l’œuvre de deux photographes lyonnais peu connus du grand public, Théodore Blanc (1891-1985) et Antoine Demilly (1892-1964). C’est l’occasion de découvrir des artistes inventifs qui, des années 1920 à l’orée des années 1960, se sont illustrés par leurs portraits de très haute tenue, lesquels constituaient la base de leur activité professionnelle, ainsi que par une recherche personnelle empreinte d’une poésie particulière, qu’il s’agisse de photographies d’objets, de paysages ou d’êtres. Après avoir repris le studio de leur beau-père en 1924, les deux acolytes ont ouvert l’une des premières galeries entièrement consacrées à la photographie à Lyon en 1935. Pendant près de quarante ans, ils ont mené de concert une quête passionnée, explorant les possibilités nouvelles offertes par les avancées techniques et s’attachant à dévoiler partout la beauté du monde, ici teintée d’humour, là d’onirisme.

BetD-1334

© Blanc et Demilly / Fonds Julie Picault-Demilly

La deuxième exposition, intitulée Tous azimuts, rassemble les acquisitions récentes du musée, qu’il s’agisse d’achats ou de dons. On y trouve de tout, des revues et magazines aux albums de famille, affiches et cartons promotionnels, fichiers anthropométriques façon Bertillon et documents administratifs, photos de guerre ou médicales, nus artistiques, créations contemporaines enfin. Parmi mes coups de cœur : les petites annonces amoureuses accompagnées du portrait photographique de l’intéressé sous forme de médaillon : en un mot, le Meetic des années 1900-1910 ! Ce type d’annonces fut utilisé par un certain Landru, pendant la décennie suivante… Mais c’est une autre histoire. Dans un tout autre genre, j’ai aussi été subjuguée par la sublime photographie anonyme des années 1950 intitulée Portrait de Lénine, qui montre un cliché du leader soviétique dans les mains d’un ouvrier. Une image d’une puissance incroyable !
Cette variété d’angles d’approche rend encore plus manifeste l’omniprésence du médium photographique dans nos existences, et la fascination qui l’accompagne toujours, même s’il semble aujourd’hui démocratisé et parfois dévalué, banalisé, notamment avec l’avènement du numérique.

Rudolf Koppitz, Frêne, vers 1912, épreuve à la gomme bichromatée. Photoinstitut Bonartes, Vienne

Rudolf Koppitz, Frêne, vers 1912, épreuve à la gomme bichromatée. © Photoinstitut Bonartes, Vienne

La dernière des trois expositions est également la plus imposante. Et ne tergiversons pas, elle est incontournable : il s’agit en effet de la première grande rétrospective consacrée au photographe autrichien Rudolf Koppitz (1884-1936), dont on connaît généralement une œuvre, un chef-d’œuvre devrait-on dire : l’Étude de mouvement de 1925, icône absolue d’une perfection inégalée. Grâce aux quelque 130 tirages photographiques rassemblés, on suit l’évolution du style de Koppitz, d’abord clairement influencé par le Jugendstil et la Sécession viennoise, puis par le surréalisme et la Nouvelle Vision, avant d’embrasser, dans les années 1930, le courant patriotique tendant à promouvoir une Autriche idéalisée (les vaches, les paysans sains et costauds, les montagnes, bref, vous voyez le tableau).

Rudolf Koppitz, Les Frères, vers 1930, tirage argentique. © Photoinstitut Bonartes, Vienne

Rudolf Koppitz, Les Frères, vers 1930, tirage argentique. © Photoinstitut Bonartes, Vienne

Conjuguée à un intérêt constant pour la nature, les corps athlétiques, la pureté du nu, cette orientation nouvelle fait imman-quablement penser à l’art développé à la même époque par les tenants du national-socialisme. La femme de Koppitz, Anna, elle aussi photographe, est d’ailleurs dans la seconde moitié des années 1930 l’auteur de clichés, dont certains commandés par les autorités, qui rappellent ostensiblement ceux de Leni Riefenstahl.

Que l’ambiguïté idéologique et esthétique associée à ses créations des années 1930 n’empêche pas de découvrir l’art de ce grand représentant du pictorialisme viennois qu’est Koppitz. Car ce qu’il a produit, notamment autour de la danse et du corps dans les années 1920, est digne de figurer au panthéon de l’art photographique.

Rudolf Koppitz, Composition, 1928, tirage au charbon. Collection privée

Rudolf Koppitz, Composition, 1928, tirage au charbon. © Collection privée

Pour plus d’informations sur le musée, c’est ICI. Les expositions Blanc et Demilly et Koppitz fermeront leurs portes le 20 septembre, alors précipitez-vous à Chalon pour les voir pendant qu’il est encore temps !