La photographie, de la chimie à l’art

Rêveusement installé sur les bords de Saône, le musée Nicéphore-Niépce réserve une profusion d’heureuses découvertes au visiteur. La scénographie moderne tire le meilleur parti possible des vastes espaces à disposition, et le parcours de visite retrace l’histoire de la photographie, envisageant aussi bien les aspects techniques que sociaux et esthétiques de cette pratique familière aux enjeux multiples et complexes.

Un musée pour comprendre et admirer

Vue d'une des salles du musée. © Musée Nicéphore-Niépce / Photo de Patrice Josserand

Vue d’une des salles du musée. © Musée Nicéphore-Niépce / Photo de Patrice Josserand

L’exposition permanente, répartie entre le rez-de-chaussée et l’étage, propose un large choix d’appareils, des énormes machines des origines, avec leurs soufflets, chambres, plaques de verre et compagnie, aux appareils photographiques de poche. On découvre l’existence de raretés, comme la mitrailleuse photographique ; on est submergé de souvenirs d’enfance face aux appareils Kodak des années 1980 ; on s’esbaudit devant les albums anciens… et les très kitsch photographies en relief, dont l’hilarant modèle montrant, selon l’angle de vue, Napoléon ou Jésus (oui, il fallait oser). Sur les murs et dans les vitrines, des clichés représentatifs des diverses utilisations de la photographie au cours des décennies : usage privé (portraits, photographies souvenirs), éditorial (pour illustrer des livres, des journaux), publicitaire, politique et militaire (par exemple, pendant la Première Guerre mondiale), mais aussi, bien sûr, artistique. Les pictorialistes, qui concevaient leurs photographies comme un peintre son tableau, de la mise en scène au tirage, toujours soigné et élaboré, sont mis en lumière. Un fort intéressant documentaire s’attache à la photographie au tournant du siècle et à ses développements, parfois curieux – certains ont eu l’idée d’appareils insérés dans les chapeaux, les cravates, les plastrons… James Bond n’a qu’à bien se tenir ! –, et l’on rit devant les petits films humoristiques moquant la pratique de la photographie de groupe.

Anonyme, Garçon sur son cheval de bois, daguerréotype, vers 1850. Musée Nicéphore-Niépce

Anonyme, Garçon sur son cheval de bois, daguerréotype, vers 1850. © Musée Nicéphore-Niépce

À l’étage, une section évoque plus particulièrement le daguerréotype, né de la collaboration entre Nicéphore Niépce (1765-1833), inventeur du procédé héliographique, et Louis Daguerre (1787-1851). La photographie, ou du moins son ancêtre, tient alors vraiment de la science, et l’artisan photographe est un véritable chimiste ! De beaux daguerréotypes sont exposés, troublants par l’impression fantomatique et presque macabre qu’ils véhiculent. Est-ce parce que leurs modèles devaient demeurer immobiles si longtemps ? Des films documentaires très utiles permettent en outre de pénétrer les mystères de la technique mise en jeu par ces premières démarches tendant à enregistrer le réel, par exemple en rappelant l’influence de la lithographie et de l’eau-forte sur les recherches menées par Niépce et Daguerre.

Des expositions temporaires à ne pas manquer

Inscrites dans le fil de la visite, les trois expositions temporaires actuellement présentées se distinguent toutes par leur qualité et leur intérêt intrinsèque, en même temps qu’elles complètent le panorama offert par les collections permanentes.

Blanc et Demilly / Fonds Julie Picault-Demilly

© Blanc et Demilly / Fonds Julie Picault-Demilly

La première dans l’ordre du parcours est dédiée à l’œuvre de deux photographes lyonnais peu connus du grand public, Théodore Blanc (1891-1985) et Antoine Demilly (1892-1964). C’est l’occasion de découvrir des artistes inventifs qui, des années 1920 à l’orée des années 1960, se sont illustrés par leurs portraits de très haute tenue, lesquels constituaient la base de leur activité professionnelle, ainsi que par une recherche personnelle empreinte d’une poésie particulière, qu’il s’agisse de photographies d’objets, de paysages ou d’êtres. Après avoir repris le studio de leur beau-père en 1924, les deux acolytes ont ouvert l’une des premières galeries entièrement consacrées à la photographie à Lyon en 1935. Pendant près de quarante ans, ils ont mené de concert une quête passionnée, explorant les possibilités nouvelles offertes par les avancées techniques et s’attachant à dévoiler partout la beauté du monde, ici teintée d’humour, là d’onirisme.

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© Blanc et Demilly / Fonds Julie Picault-Demilly

La deuxième exposition, intitulée Tous azimuts, rassemble les acquisitions récentes du musée, qu’il s’agisse d’achats ou de dons. On y trouve de tout, des revues et magazines aux albums de famille, affiches et cartons promotionnels, fichiers anthropométriques façon Bertillon et documents administratifs, photos de guerre ou médicales, nus artistiques, créations contemporaines enfin. Parmi mes coups de cœur : les petites annonces amoureuses accompagnées du portrait photographique de l’intéressé sous forme de médaillon : en un mot, le Meetic des années 1900-1910 ! Ce type d’annonces fut utilisé par un certain Landru, pendant la décennie suivante… Mais c’est une autre histoire. Dans un tout autre genre, j’ai aussi été subjuguée par la sublime photographie anonyme des années 1950 intitulée Portrait de Lénine, qui montre un cliché du leader soviétique dans les mains d’un ouvrier. Une image d’une puissance incroyable !
Cette variété d’angles d’approche rend encore plus manifeste l’omniprésence du médium photographique dans nos existences, et la fascination qui l’accompagne toujours, même s’il semble aujourd’hui démocratisé et parfois dévalué, banalisé, notamment avec l’avènement du numérique.

Rudolf Koppitz, Frêne, vers 1912, épreuve à la gomme bichromatée. Photoinstitut Bonartes, Vienne

Rudolf Koppitz, Frêne, vers 1912, épreuve à la gomme bichromatée. © Photoinstitut Bonartes, Vienne

La dernière des trois expositions est également la plus imposante. Et ne tergiversons pas, elle est incontournable : il s’agit en effet de la première grande rétrospective consacrée au photographe autrichien Rudolf Koppitz (1884-1936), dont on connaît généralement une œuvre, un chef-d’œuvre devrait-on dire : l’Étude de mouvement de 1925, icône absolue d’une perfection inégalée. Grâce aux quelque 130 tirages photographiques rassemblés, on suit l’évolution du style de Koppitz, d’abord clairement influencé par le Jugendstil et la Sécession viennoise, puis par le surréalisme et la Nouvelle Vision, avant d’embrasser, dans les années 1930, le courant patriotique tendant à promouvoir une Autriche idéalisée (les vaches, les paysans sains et costauds, les montagnes, bref, vous voyez le tableau).

Rudolf Koppitz, Les Frères, vers 1930, tirage argentique. © Photoinstitut Bonartes, Vienne

Rudolf Koppitz, Les Frères, vers 1930, tirage argentique. © Photoinstitut Bonartes, Vienne

Conjuguée à un intérêt constant pour la nature, les corps athlétiques, la pureté du nu, cette orientation nouvelle fait imman-quablement penser à l’art développé à la même époque par les tenants du national-socialisme. La femme de Koppitz, Anna, elle aussi photographe, est d’ailleurs dans la seconde moitié des années 1930 l’auteur de clichés, dont certains commandés par les autorités, qui rappellent ostensiblement ceux de Leni Riefenstahl.

Que l’ambiguïté idéologique et esthétique associée à ses créations des années 1930 n’empêche pas de découvrir l’art de ce grand représentant du pictorialisme viennois qu’est Koppitz. Car ce qu’il a produit, notamment autour de la danse et du corps dans les années 1920, est digne de figurer au panthéon de l’art photographique.

Rudolf Koppitz, Composition, 1928, tirage au charbon. Collection privée

Rudolf Koppitz, Composition, 1928, tirage au charbon. © Collection privée

Pour plus d’informations sur le musée, c’est ICI. Les expositions Blanc et Demilly et Koppitz fermeront leurs portes le 20 septembre, alors précipitez-vous à Chalon pour les voir pendant qu’il est encore temps !

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