Chronique islandaise, vérités universelles

Et que fait-on d’une vie qui n’est ni minable ni ratée, mais qui, sans crier gare, se retrouve tout à coup au fond d’une impasse ?

D'ailleurs, les poissons n'ont pas de pieds, de , Paris, Gallimard, 2015.

D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds, de Jón Kalman Stefánsson, Paris, Gallimard, 2015.

Ceux qui n’ont jamais eu conscience de la difficulté qu’il y a à exister ; ceux qui n’ont jamais ressenti le poids de la vie, parfois insupportable ; ceux-là, peut-être, ne comprendront pas le nouveau roman de Jón Kalman Stefánsson. Paru en 2013 en Islande, il succède à la fabuleuse trilogie qui a révélé l’auteur au public français. Comme beaucoup, je l’attendais avec impatience, et inquiétude : et si je ne l’aimais pas ? Et si j’étais déçue, après avoir tant admiré les précédents romans ?
Il n’en fut rien. On n’atteint peut-être pas la perfection absolue d’Entre ciel et terre, comète littéraire sans égale­ ; mais on n’en retrouve pas moins tout ce qui fait la saveur unique de l’écriture de Stefánsson.

Comme d’habitude, ce n’est en effet pas tant la trame narrative qui importe, que les mots, la langue, le style, magnifiquement rendus par Éric Boury, qui signe une traduction impeccable. La magie opère au fil de longues phrases où les digressions fleurissent comme elles le font dans nos esprits, suivant le cours tortueux de la pensée. Le texte se déroule en spirale, certaines phrases étant reprises à l’identique ou presque à quelques pages d’intervalle, et emporte le lecteur dans son flux hypnotique. Stefánsson décrit pourtant le travail des hommes et femmes qui gravitent autour de la pêche et du poisson avec des mots simples, un certain réalisme, mais jusqu’au milieu de la phrase la plus prosaïque, la poésie s’infiltre. Illumine les pages. Le réel et l’abstraction se mêlent, faisant naître un univers original, captivant, à l’image des titres de chapitres, phrases surréalistes que vient éclairer le texte qui suit. Dans ce monde-là, un homme ivre n’hésite pas à se jeter dans l’eau glacée pour nager jusqu’à la Lune, car là est sa patrie, celle du poète. Dans ce monde-là, les sentiments ont autant d’importance et de prégnance que la réalité physique. Vérité évidente et pourtant souvent oubliée : la souffrance et la joie ne sont-elles pas aussi réelles pour l’être humain que le froid et la chaleur ?

Le style est donc l’atout majeur de ce roman ; mais sa construction et son fond n’en sont pas moins remarquables. De quoi s’agit-il exactement ? D’une chronique familiale, tableau incomplet de trois générations, trois époques, entre permanence et mutations. Sous la chronique familiale, on découvre aussi une chronique nationale. C’est en effet un siècle d’histoire islandaise qui s’informe sous nos yeux. Comme dans les précédents romans, la terre, la mer (« Celui qui peut contempler la mer de jour comme de nuit risque moins d’être malheureux ») et les montagnes, sans oublier la neige (la « pensée des anges »), sont des personnages à part entière, des présences tutélaires auxquelles les hommes sont indéfectiblement liés. Ce sont les parents de tous les Islandais, et l’on sent combien l’auteur y est attaché.

L’Islande contemporaine est présentée dans les chapitres dévolus à Ari et au narrateur. Y sont énoncés les vices du monde moderne, l’injustice d’un système libéral dominé par la finance, l’étouffement progressif d’une population qui semble avoir perdu son âme et oublié sa nature profonde à force de matérialisme, de technologie, d’urgence et de stress. Les critiques énoncées, répétées, pourraient sembler naïves ; mais elles sont indissolublement liées aux autres interrogations qui sous-tendent le roman, comme celle relative au sens de la vie, et incitent à se tourner plutôt vers ce qui fait la valeur de l’existence, et que l’auteur vante dans chacun de ses écrits : l’amour, l’art, la beauté.

Il la regarde à nouveau, ne peut s’en empêcher, d’ailleurs, nous ne devrions jamais nous interdire de contempler ce qui est tout simplement beau, la vie est trop brève et trop incertaine pour baisser les yeux.

L’Islande traditionnelle, celle qui nous avait séduits dans la trilogie, âpre, impitoyable et tout entière associée à la pêche, est quant à elle évoquée à travers l’histoire de Margrét et Oddur. Oddur le grand marin, force de la nature, et Margrét, son épouse prise au piège de la vie, qui un jour a reçu la visite de la mort, et pour qui « certains jours sont des blocs de pierre qu’elle peine à soulever ». Les pages dédiées à cette femme douée d’une imagination trop grande pour l’existence étriquée qui lui échoit sont parmi les plus belles du livre. Comme elle, son petit-fils Ari fait l’expérience de l’effondrement face au quotidien. Il explose un jour, lors d’une crise qui modifie la trajectoire de son existence. Il en est de même pour ce pasteur qui, contemplant la fuite du bonheur, tente de faire face au désarroi en donnant des coups de pieds furieux dans la porte de l’église, bloquée par le gel. Chacun, à chaque époque, est infiniment seul avec la somme de ses défaites, regrets, pertes. Solitude et accablement encore plus pénibles le matin, au réveil, lorsque la sortie des songes nous laisse particulièrement vulnérables :

Et il est vrai qu’à l’aube, nous ressemblons parfois à une plaie ouverte.

L’auteur décrit avec une justesse époustouflante le cheminement de la mélancolie, de la dépression dirait-on aujourd’hui, les tragédies silencieuses et monotones qu’il faut surmonter pour continuer à vivre. Mais il chante aussi l’amour, le désir, un érotisme corporel animé par l’émotion. Il montre combien il est difficile d’aimer, de trouver puis de conserver ce lien qui unit à l’autre et chasse les ténèbres ; comment malgré tout ces dernières gagnent souvent, à l’usure. Et pourquoi, néanmoins, il ne faut jamais cesser, toujours recommencer, car le seul péché mortel est de ne pas avoir aimé assez…

Le ton du roman est très personnel, porté par ce narrateur dont on se demande parfois qui il est vraiment, tant il semble tout savoir et parler jusqu’au nom des morts, voix immémoriale contre l’oubli, contre le silence qui tue plus sûrement que le temps.

Car il en va ainsi, tous les événements passés, qu’ils soient petits ou grands, laideur ou beauté, les rires et les caresses, tout cela est tôt ou tard mis sur la touche, condamné à l’oubli, condamné à la mort et à l’effacement, uniquement parce que plus personne ne se le rappelle, parce que plus personne n’y pense ou ne l’honore, c’est ainsi que tout ce que nous avons vécu se voit peu à peu réduit à néant, à une chose qui n’est même pas de l’air, et c’est si douloureux, c’est un tel gâchis qu’on en perd de vue le sens de la vie.

Le roman se clôt sur une révélation. Une révélation pour les personnages, en tout cas, car nous, lecteurs, avions compris ce qui échappait aux spectateurs et acteurs de l’histoire. N’en est-il pas souvent ainsi ? Ne sommes-nous pas aveugles aux événements de nos existences, prisonniers de notre esprit, à jamais séparés du réel comme d’autrui par le voile trompeur de nos réflexions ?

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2 réflexions sur “Chronique islandaise, vérités universelles

    • Merci ! Je suis d’accord, vivement la prochaine traduction ! J’aurai le plaisir de rencontrer l’auteur dans une dizaine de jours, pour un bref entretien. Peut-être acceptera-t-il de m’en dire plus à ce sujet. L’entretien sera retranscrit sur le blog, évidemment.

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