Portrait du Paris de la prostitution à la fin du XIXe siècle

Paris Impur, de Charles Virmaître, Paris, Les éditions abordables, 2015.

Paris Impur, de Charles Virmaître, Paris, Les éditions abordables, 2015.

À l’issue de la très riche exposition du musée d’Orsay sur les visages de la prostitution à Paris dans les années 1850-1910 (plus d’informations ICI), j’ai comme toujours inspecté avec la plus grande attention le stand de la boutique qui accueille le visiteur au terme du parcours. Parmi les nombreux ouvrages tentateurs proposés, j’ai jeté mon dévolu sur ce Paris Impur, fac-similé de l’édition de 1891, coquilles incluses.

Ce joli volume orné de gravures de Louis Vallet est un délice pour qui aime la littérature du XIXe siècle finissant et, évidemment, le thème du vice urbain. Sous la plume du journaliste Charles Virmaître, on déambule dans les rues de la capitale française, connue aussi comme capitale de la dépravation, pour rencontrer des figures typiques mais peu reluisantes de la vie d’alors­ : les prostituées, les souteneurs, les clients. L’auteur embrasse son sujet avec un plaisir évident, même s’il multiplie les formules pour assurer le lecteur de sa propre moralité et de son intention pédagogique (il s’agit d’éviter les foudres de la censure et de la justice) :

Il ne m’appartient pas d’analyser toutes ces passions qui sont assurément du ressort de la médecine légale, je ne suis qu’un observateur qui fait de son mieux pour raconter, sans exagération, des choses odieuses qu’il est bon que tous connaissent.

Remarque qui, au passage, nous rappelle combien les « perversions » et pratiques sexuelles « déviantes » sont alors étudiées comme des maladies, des anormalités psychiatriques, des tares congénitales. Pensons au traité L’Amour chez les dégénérés, étude anthropologique, philosophique et médicale, du docteur Gallus (1905), ou à la célèbre étude de Lombroso et Ferrero sur La Femme criminelle et la Prostituée (1895).

La Prostitution et le Vol mènent le monde, par Félicien Rops, années 1880.

Le Vol et la Prostitution dominant le monde, par Félicien Rops, années 1880.

L’ouvrage de Virmaître, quant à lui, n’est en aucun cas un traité médical. Il s’agit plutôt d’une étude sociologique, si l’on peut dire, d’une peinture de ce Paris interlope qui inspira tant d’artistes. L’auteur connaît son sujet. Il rapporte des scènes et des propos (on se régale de l’argot de ses personnages, certains mots ayant perduré jusqu’à aujourd’hui, d’autres étant inconnus), nous entraîne dans les maisons de tolérance, les garnis et les hôtels de passe, s’intéresse aux filles « en carte », c’est-à-dire inscrites auprès de la Préfecture de police et soumises à des contrôles réguliers, administratifs et sanitaires, comme à la prostitution clandestine qui connaît un essor exponentiel, dans les brasseries à femmes, dénoncées avec vigueur, ou dans les rues. Les rafles, la maladie (le spectre de la syphilis n’est jamais loin), la misère, les pratiques, tout y est. C’est une charge contre cette société qui nourrit la prostitution et ses dérives, et une bonne occasion de songer à la situation actuelle. Car la prostitution demeure un sujet épineux, trop souvent mis sous le tapis, quand il faudrait au contraire l’envisager au grand jour.

Si certaines anecdotes sont croustillantes, le livre n’a rien de pornographique. Il réserve de belles découvertes, suscite parfois le sourire (la reproduction d’une publicité de vente par correspondance de préservatifs, par exemple, est très réjouissante), d’autres fois la désolation. Si vous aimez Zola et Lorrain, si vous admirez Forain, Toulouse-Lautrec et Rops, vous devriez apprécier cette visite originale du Paris de leur temps. Pour vous en convaincre, je citerai pour finir ce passage assez exemplaire du ton général de l’œuvre :

Quand des femmes viennent seules [dans les cabarets honnêtes], avec des égards infinis on leur fait entendre qu’on ne peut les servir ; je m’étonne qu’un industriel intelligent n’ait pas songé à inventer l’homme de compagnie ; peut-être un jour Salis le fera-t-il, il ne faut jurer de rien avec lui, ce sera une situation pour les littérateurs sans ouvrage.

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