Le goût amer du péché

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L’Homme en amour, de Camille Lemonnier, Paris, Nouvelles Éditions Séguier, 1993.

L’Homme en amour de Camille Lemonnier, auteur du Possédé, entre autres, est un grand chant de l’amour physique, naturel, presque sacré dans son essence et dénaturé par une société paradoxalement viciée par l’idée de péché. Ce qu’affirme l’auteur, c’est en effet que le christianisme a mis le ver dans la pomme : c’est lui qui a perverti le rapport au corps et au plaisir ; c’est lui qui a généré la dépravation à force de nier la beauté simple et innocente de l’être charnel.

Le narrateur est une des victimes de cet amour devenu passion destructrice, il est la proie du désir épicé d’interdits et de fantasmes divers, de la Bête, comme il l’appelle, laquelle prend les traits de la très fin-de-siècle Aude. Aude au visage de carlin, Aude au corps sublime, incarnation suprême de la créature femelle décadente imaginée par les artistes du temps, mortifère, envoûtante, Circé noire et Salomé sortie d’un tableau de Moreau (oh ! la scène superbe où elle paraît parée de gemmes et de bijoux barbares), Ève biblique et Astarté vénéneuse… Cette femme invraisemblable et mystérieuse incarne dans sa domination totale l’éternel féminin maudit, qui soumet l’homme, annihile sa volonté d’idéal et dévore son énergie vitale.

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Valse macabre, par Gustav-Adolf Mossa, 1908.

Sa néfaste beauté fut un cimetière de roses par dessus d’anciennes pourritures. J’eus l’effroi d’une ouvrière travaillant pour les sépultures.
Aux creusets de son flanc avaient fondu les races. Elle était tout entourée des pestilences de la mort. Et je souffrais une grande souffrance de jalousie et de pitié pour ces fantômes pâles que je ne connaîtrais jamais. Comme moi ils avaient espéré l’amour et ils étaient morts de l’avoir jusqu’à l’agonie attendu.

On se souvient de certains poèmes de Baudelaire, que Lemonnier admirait évidemment beaucoup. Dans la présentation qu’elle donne du roman, Sylvie Thorel-Cailleteau écrit d’ailleurs, fort justement : « L’Homme en amour est l’œuvre de qui ne s’est pas relevé de la lecture de Baudelaire. » On pense aussi à des peintures de Rops ou Mossa.

Truffé à l’excès de symboles, fondé sur une opposition généralisée – entre la ville et la campagne, l’homme et la femme, la nature et la culture (qui pervertit), l’idéal et la chair, etc. –, ce roman au style enflé et riche d’un lexique parfois inouï est exemplaire de l’obsession décadente pour la femme fatale et la déchéance du mâle, en même temps qu’il se veut l’austère leçon destinée à sauver ses contemporains de l’abîme d’une luxure née de l’ignorance de la vérité du corps :

Ce livre est un spasme et une douleur. Il est triste et nu comme la famine, comme une salle d’hôpital, comme une étude d’après l’écorché. Je l’ai écrit amèrement afin qu’il fût lu avec amertume.

J’ajouterai, cher narrateur, qu’il est plein d’or et de sang (l’expression revient à plusieurs reprises), d’hallucinations mystiques (extraordinaire description d’une cathédrale, par exemple) et d’élans passionnels. Il a de l’ampleur, et fait rêver à des temps où les hommes savaient encore la puissance sans égale de l’amour, sous tous ses masques.

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3 réflexions sur “Le goût amer du péché

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