Trotsky, Lowry et compagnie

Viva, de Patrick Deville, Paris, Seuil, 2014.

Viva, de Patrick Deville, Paris, éditions du Seuil, 2014.

Patrick Deville m’avait enchantée en 2012 avec Peste et Choléra. Il récidive avec ce merveilleux Viva, paru en 2014. Nous voilà au Mexique, terre de tous les exilés, de tous les artistes en quête d’autre chose dans l’entre-deux-guerres. Un vrai « moulin », comme l’écrit l’auteurOn y suit le parcours de Lev Davidovitch Bronstein, que l’histoire connaît sous le nom de Léon Trotsky. Trotsky, le vaincu errant, arrive au Mexique en 1937, grâce à l’influence du peintre Diego Rivera, qui a obtenu du président Lázaro Cárdenas un visa pour le proscrit et sa compagne, Natalia Ivanovna Sedova. En 1937, « la dictature samoziste est installée au Nicaragua, le fascisme en Italie, le nazisme en Allemagne et le stalinisme en Russie. C’est la guerre d’Espagne, bientôt la déroute des républicains et la victoire du franquisme. » Tableau noir d’une époque de bouleversements, dont le roman rend compte.

Loin de se limiter à l’histoire de Trotsky, il multiplie en effet les pistes, suivant notamment le romancier britannique Malcolm Lowry. Comme Trotsky, il cherche au Mexique une sorte d’asile. Comme lui, il y écrit. Chacun mène sa révolution, politique ou littéraire, et tente de changer le monde, à sa façon.

Chez ces deux-là, c’est approcher le mystère de la vie des saints, chercher ce qui les pousse vers les éternels combats perdus d’avance, l’absolu de la Révolution ou l’absolu de la Littérature, où jamais ils ne trouveront la paix, l’apaisement du labeur accompli. C’est ce vide qu’on sent et que l’homme, en son insupportable finitude, n’est pas ce qu’il devrait être, l’insatisfaction, le refus de la condition qui nous échoit, l’immense orgueil aussi d’aller voler une étincelle à leur tour, même s’ils savent bien qu’ils finiront dans les chaînes scellées à la roche et continueront ainsi à nous montrer, éternellement, qu’ils ont tenté l’impossible et que l’impossible peut être tenté. Ce qu’ils nous crient et que nous feignons souvent de ne pas entendre : c’est qu’à l’impossible chacun de nous est tenu.

Autour de ces deux génies à la fois dissemblables et proches, un grand nombre d’artistes et intellectuels, c’en est étourdissant, on se perd dans ce réseau complexe où les identités sont parfois d’emprunt. Nordahl Grieg, Traven ou Torsvan et Mina Loy, Frida Kahlo qui accueille Trotsky dans sa maison bleue. La peinture des luttes intestines entre trotskistes et staliniens est magnifique, vibrante, vivante. Les portraits de Tina Modotti la traîtresse, Siqueiros, Vidali et les autres les ramènent à la vie. Leurs passions, amoureuses, artistiques ou politiques – et parfois, tout cela en même temps – affleurent au fil des pages. Et puis il y a Antonin Artaud, qui s’est lancé dans une quête spirituelle auprès des Tarahumaras, et part au moment même où Lowry arrive, et Breton, réfugié, qui débarque quand le romancier d’Under the Volcano s’en va. Avec un art inouï, Patrick Deville tisse des liens, et nous sommes pris dans sa toile vertigineuse. Chaque personnage finit par être relié à un autre. Une dernière maison en appelle une autre, une haine se redouble d’une autre. Et cela ne concerne pas seulement le passé : certains chapitres sont dédiés à l’auteur et à la genèse de l’ouvrage. On le voit sur la trace des fantômes qu’il va ressusciter, à quelques décennies d’écart, et ce sont d’autres rencontres qui sont alors évoquées, comme celle de Maurice Nadeau, qui connut Trotsky et fut l’éditeur de Lowry… L’auteur veille à ce flux d’échange international perpétuel qui enivre comme ce tequila (le nom est masculin en espagnol) dont abuse plus d’un. Notamment Frida, qui écrit : « Je buvais pour noyer ma peine, mais cette garce a appris à nager. »

Natalia Ivanovna Sedova, Frida Kahlo, Leon Trotsky et l'Américain Max Shachtman à Tampico en janvier 1937.

Natalia Ivanovna Sedova, Frida Kahlo, Leon Trotsky et l’Américain Max Shachtman à Tampico en janvier 1937.

De la Russie au Mexique, du Canada à la France, des années 1910 aux années 1940, on voyage ainsi dans le temps, l’espace, et les œuvres. Car le livre regorge de citations et de références, et ce n’est pas la moindre de ses qualités. Et puis, au-delà de la richesse historique et culturelle, il y a ce style ciselé, qui place Deville au rang des grands écrivains ; mais ne l’empêche pas de saupoudrer d’humour ce texte si dense et souvent tragique, comme lorsqu’il écrit, à propos de Breton, que Trotsky a chargé de rédiger un manifeste sur l’art révolutionnaire indépendant :

Trotsky commence à comprendre que sa prise est médiocre, qu’il pensait avoir ferré un espadon et se retrouve devant un colin muet.

Pour les curieux, les nostalgiques, les amoureux de ce temps passé où les idéaux avaient encore un sens, où mourir pour son art ou ses idées était une réalité, voici une petite vidéo de Léon Trotsky, Natalia Ivanovna, Diego Rivera et Frida Kahlo, pour prolonger le rêve de cette lecture captivante (vidéo).

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