Emma, identique et nouvelle

Madame-Bovary-Theatrical2Secouant la mélancolie d’un dimanche gris comme un paysage normand flaubertien, je suis allée voir Madame Bovary, de Sophie Barthes.

Amoureuse du roman de Flaubert et considérant Emma, à bien des égards, comme mon alter ego – défauts inclus –, je n’étais pas conquise d’avance. J’avais de plus en tête les versions de Minnelli et Chabrol, sans oublier l’adaptation malicieuse que constitue Gemma Bovery. Il est toujours difficile d’affronter un mythe, un monstre sacré littéraire, et je trouve que la réalisatrice s’en tire bien.

Oh, bien sûr, elle trahit parfois le roman. Elle adapte. Elle abrège (le film, bien que peignant la langueur des heures sans fin, ne connaît aucun temps mort, aucune longueur). Mais comment faire autrement ? La réalisatrice choisit les éléments qui servent son propos artistique. Le suicide d’Emma est ainsi transféré de l’intimité de la chambre dans la forêt, et donne lieu à des images d’une beauté frappante. De véritables tableaux. De même, l’Emma du film n’est pas mère (refus de montrer qu’une mère aussi peut se tuer, malgré ses enfants ? besoin de condenser la narration en une période temporelle plus ramassée ?) et l’on n’est pas informé de ce qui arrive après la mort de l’héroïne. Voici quelques points de divergence, parmi d’autres. MAIS : l’esprit du roman, qui peint la souffrance indicible et sournoise née d’une vie médiocre, où rien ne survient jamais pour tirer l’épouse de son ennui, la couleur uniformément brun-gris, l’humidité qui donne une impression de moisi, l’ineptie des gens, l’étouffement généré par l’esprit petit-bourgeois, tout cela est assez bien restitué. La scène magistrale des comices, un chef-d’œuvre sous la plume de Flaubert, est habilement traitée par la caméra de Sophie Barthes. Les fameux repas d’Emma face à Charles, qui en disent long dans le roman, sont pareillement mis en valeur. Et dans le film comme dans le texte, il n’y a pas de manichéisme. On ne peut opposer les bons et les méchants. C’est particulièrement net en ce qui concerne Emma et Charles Bovary. On observe de ce point de vue une sorte de mouvement de balancier, même si certains personnages, comme Homais ou M. Lheureux, sont sans appel du côté négatif de la mesure.

Mia-Wasikowska-in-Madame-Bovary

Pour couronner le tout, les décors sont parfaits, et les acteurs aussi. Léon (Ezra Miller) est le parfait dandy romantique de nos rêves de jeune fille, le marquis (Logan Marshall-Green) est décadent juste ce qu’il faut, et Mia Wasikowska incarne magnifiquement la jeune et fougueuse madame Bovary. Son extravagance, qui va croissant à mesure que sa dépression augmente (achats compulsifs, besoin de dépenser pour combler le vide intérieur, dirait-on aujourd’hui), son désenchantement suite à la désillusion amoureuse, son effondrement enfin face à une conjonction d’événements défavorables, tout renvoie à l’image d’une femme moderne : combien d’entre nous se reconnaîtront en elle ? Sophie Barthes a beau avoir corseté son héroïne et l’avoir délicieusement vêtue de toilettes du XIXe siècle, elle livre, comme Flaubert l’avait fait, un portrait de femme sans âge, sans époque : éternel.

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