Hugo, intime et artiste

La superbe exposition de la maison de Victor Hugo à Paris, Éros Hugo. Entre pudeur & excès, rappelle en ces temps troublés ce que sont la beauté, l’art, le plaisir. C’est une grande bouffée de poésie et de sensualité, un hymne à la chair et à l’esprit, bref : une réussite.

La scénographie n’a rien de remarquable, elle est presque ennuyeuse, hormis le travail sur les ambiances générées par les couleurs des murs des différentes salles. Mais peu importe : on se régale en admirant les œuvres picturales exposées et en lisant les textes, cartels explicatifs et autres citations.

De quoi parle-t-on, exactement ? Du rapport de Victor Hugo à l’amour et la sexualité. De la façon dont l’écrivain-peintre traita ce sujet ô combien prisé de son siècle, et de la manière dont il le vécut. Car l’homme et l’œuvre s’opposent, dans une certaine mesure. Et ce n’est pas sans intérêt.

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Alexandre Cabanel, Nymphe enlevée par un faune, 1860, copie d’atelier exécutée par Charles Brun, huile sur toile. Béziers, musées de la Ville de Béziers. © Photographie de Marc Gérard – Ville de Béziers

Le parcours, à la fois chronologique et thématique, évoque d’abord la jeunesse de Victor Hugo, son mariage avec Adèle Foucher, qu’il connaît depuis l’enfance, et ses premiers écrits. C’est le temps de l’idéal, de l’amour virginal, de la femme victime des passions mâles aussi : les belles lithographies de René Berthon d’après Vivant-Denon pour illustrer le roman gothique de Lewis, Le Moine, voisinent avec les illustrations créées par Louis Boulanger pour Notre-Dame de Paris, et soulignent les parallèles. On découvre également là de sublimes extraits littéraires où flambe une passion à jamais inassouvie.

Puis c’est le temps chaotique et contrasté de la gloire et de la désagrégation du mariage.
Côté pile, l’auteur brille comme romancier et poète, avec, par exemple, le recueil des Orientales, dont l’esprit est illustré dans l’exposition par des peintures contemporaines de Boulanger, Devéria, Ingres, Corot ou Hugo lui-même, qui est décidément doué pour tout (qu’ils sont énervants, ces génies universels !) ; il est aussi le dramaturge par qui le scandale arrive, avec le révolutionnaire Hernani. Hugo découvre alors le monde du théâtre, ses dîners, ses alcôves…
Côté face, Adèle trompe Hugo, et lui rend sa liberté. Il noue une liaison, avec Juliette Drouet. Leur relation est dévoilée à travers des lettres, touchantes et familières, et symbolisée par des dessins assez crus de Francesco Hayez qui expriment la passion charnelle, celle-là même que l’écrivain découvre avec Juliette (saluons l’habileté du commissaire de l’exposition, Vincent Gille, pour suggérer, refléter la vie privée dans l’art du siècle). Contrairement à bien des artistes de son temps, Hugo l’artiste ne fait pas dans l’érotisme, encore moins la pornographie. Les poèmes brûlants qu’il rédige pour ses maîtresses et conquêtes, dont deux sont plus particulièrement mises en avant (Léonie Biard et Alice Ozy), ne seront publiés que de manière posthume. Son intérêt pour la femme n’en est pas moins constant, comme le montrent ses belles encres, placées au milieu de peintures et aquarelles de Constantin Guys ou de Théodore Chassériau, entre autres.

SUB CLARA NUDA LUCERNA

Victor Hugo, Sub clara nuda lucerna, plume et lavis d’encre brune sur crayon de graphite, papier vélin. Paris, maisons de Victor Hugo. © Maisons de Victor Hugo / Roger-Viollet – photo de presse

Avec l’instauration du Second Empire débute pour Hugo un long exil. Loin de dépérir, l’artiste met à profit ces deux décennies pour explorer dans son œuvre les diverses facettes de la femme, ici reine, là esclave, ici vierge, là tentatrice.

Non, rien ne nous dira ce que peut être au fond
Cet être en qui Satan avec Dieu se confond.
Elle résume l’ombre énorme en son essence.
(Extrait du recueil posthume Toute la lyre, III, 3.)

Il poursuit aussi sa quête par le dessin, représentant inlassablement le corps féminin, une jambe parée d’une jarretière, un buste dénudé… La relative réserve de ses écrits et travaux plastiques continue de trancher avec la réalité de son existence, qui oscille entre périodes d’abstinence et aventures, parfois ancillaires ou tarifées.

Dans cette section, de belles photographies, dont le ravissant Nu de dos de Jules Vallou de Villeneuve (utilisé pour l’affiche et la couverture du catalogue), cohabitent avec les peintures pour manifester le sacre de la femme dans l’art de la seconde moitié du siècle.

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Félicien Rops, La Vrille, mine de plomb, aquarelle. Collection Mony Vibescu. © Collection Mony Vibescu – photographie Gilles Berquet

La dernière salle, plus vaste, est un véritable coffre aux trésors. Elle aborde la question de l’Éros devenu païen, d’un amour rendu au souffle puissant de la nature. C’est, sous la plume du poète, l’embrassement épique de la pieuvre et de Gilliatt dans Les Travailleurs de la mer ; ce sont aussi les merveilleuses créations de Félicien Rops, comme La Vrille, petite chose aussi délicate qu’obscène, ou le divin Vieux Faune. Et puis, en pendant à La Légende des siècles, on découvre La Légende des sexes (!), du sire de Chambley, dont des illustrations réalisées par Martin van Maele sont exposées.

Pour conclure la visite, Rodin est à l’honneur, à travers des aquarelles et des sculptures. Son Victor Hugo, assis, nu, étude pour le Monument rend admirablement compte du souffle panique (c’est-à-dire, lié au dieu Pan) qui anima l’artiste, le poussant à franchir les barrières imposées à la liberté d’aimer, tout comme il avait brisé les carcans contraignant la poésie ou le théâtre. On est porté par cet Éros universel qui s’envole vers l’infini.

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Auguste Rodin, Victor Hugo, assis, nu, étude pour le Monument, avant 1909, plâtre. Paris, musée Rodin. © Musée Rodin – photo Jérôme Manoukian

Cédez donc à l’envie suscitée par la belle affiche de cette exposition, et offrez-vous une visite place des Vosges pour traverser en excellente compagnie un siècle passionnant et passionné d’art et de littérature.
Éros Hugo. Entre pudeur & excès, maison de Victor Hugo, 6 place des Vosges, 75004 Paris. Tél. 01 42 72 10 16. Vous pouvez accéder à la présentation de l’exposition ICI.

9782759603077_eros_hugo_2015Les plus friands céderont ensuite à la tentation et s’offriront comme moi l’exquis catalogue publié pour l’occasion. Deux essais envisageant la place de l’amour et de la sexualité chez Victor Hugo ouvrent le volume, qui donnent également un bon aperçu du contexte (social, moral, artistique). Puis vient un florilège de beautés plastiques et de découvertes textuelles (extraits de textes hugoliens publiés du vivant de l’auteur mais également de carnets, lettres, œuvres posthumes, etc.). Le plaisir physique procuré par ce livre qui flatte l’œil, le toucher et l’odorat (oui, j’aime l’odeur des livres) s’ajoute à son intérêt intellectuel – ultime hommage indirect à un poète esthète et sensuel.

Une fois n’est pas coutume…

Rompant avec mon habitude, je souhaite aujourd’hui utiliser ce blog pour partager le témoignage d’un ami très cher qui était au Bataclan ce vendredi 13.

Parce qu’il est important de dire ce qui s’est passé. En termes simples, pudiques. Sans effets pathétiques ni complaisance dans l’horreur.

Important de tenter de mettre des mots sur l’indicible. De retrouver la réalité sous le cauchemar.

Ces attentats m’ont atteinte dans mes amitiés, mes valeurs, mon appartenance nationale (je ne suis pas nationaliste, mais fière d’être française en ce que ce pays incarne une certaine idée de la démocratie et de la liberté). Ils sont comme un énorme coup de massue, un de plus, après les attentats de janvier.

Non au fanatisme. Non à la destruction organisée par des instances politiques et religieuses. Résistance ! Par l’art, la raison, les actes.

Lire le témoignage.

Gorey is back!

L'Enfant guigne, d'Edward Gorey, Paris, Le Tripode, 2015.

L’Enfant guigne, d’Edward Gorey, Paris, Le Tripode, 2015.

Attention, chef-d’œuvre !

Si vous ne devez acheter qu’un livre en novembre, que ce soit celui-ci. D’une beauté plastique absolue (parfaite qualité de reproduction des images, papier ébur-néen qu’on ne se lasse pas de toucher et d’admirer, couverture qu’on a très envie d’exposer), ce livre est un conte cruel, iro-nique, grinçant, délicieusement goreyen (je vous prie de me passer l’usage de cet adjectif inventé). En fait, on pourrait diffici-lement faire mieux dans le genre.

En 30 phrases et, surtout, 30 dessins merveilleux, Edward Gorey offre la quintessence exquise de son univers singulier. Inutile d’opposer une quelconque résistance, vous allez succomber au charme étrange du maître, qui disait, et ceci s’applique idéalement à cet ouvrage :

Après tout, j’ai assassiné des enfants dans mes livres pendant des années. (After all, I’ve been murdering children in books for years.)

En même temps que L’Enfant guigne paraît un second titre, La vague déchaînée. Ils s’ajoutent à la Gorey list déjà publiée par l’éditeur, et dont je vous avais parlé ici. Courez donc chez votre libraire le 19 novembre. Et vivement les prochains Gorey au Tripode !