Une femme aliénée

    Quelle est la différence entre l’amour et le désir ?
‒ À vous de me le dire, lança le docteur Messerli à Anna.
‒ Le désir est incurable. Pas l’amour.
‒ Le désir n’est pas une maladie, Anna.
‒ Ah bon ?

 

FEMME_AU_FOYER_ESSBAUM

Femme au foyer, par Jill Alexander Essbaum, Paris, Albin Michel, 2016.

Dans son roman (passez outre l’horrible couverture aguicheuse qui induit en erreur sur la nature de l’ouvrage), Jill Alexander Essbaum entend explorer les passions de l’âme. Les citations placées en exergue le disent assez. Elle met en place patiemment, détail après détail, le portrait labyrinthique d’une femme moderne aliénée par son existence. Une femme que l’on sait d’emblée en danger : l’allusion au suicide en se jetant sous un train qui jette un voile lugubre sur la deuxième page du livre a tout du présage, le lecteur le sent. On apprend dans la foulée que la protagoniste a déjà commis une tentative de suicide, et qu’elle suit une thérapie pour dépression. Thérapie que nous pénétrons par le biais de bribes dialoguées.

Mariée, mère de famille, Anna est exilée en Suisse comme elle l’est en elle-même. « Anna vivait donc dans une impasse à la sortie de la ville. » Cette situation réelle résume métaphoriquement sa condition psychique. L’héroïne paraît avancer dans la vie en étrangère (à tout et à tous), volontairement peut-être. Une suite de déceptions ordinaires compose son existence grise et morne. Ou plutôt ses existences, car tout se passe comme si Anna menait plusieurs vies, qui, lorsqu’elles convergent finalement, créent la catastrophe, au sens théâtral du terme.

Le roman repose sur les jeux d’écho et l’alternance des strates temporelles. On oscille entre le présent, parsemé d’aventures amoureuses plutôt sordides, de routine abrutissante et de séances de psychothérapie, et les souvenirs. Émergent ainsi peu à peu les racines du mal qui ronge Anna. La généalogie de sa psyché. Laquelle nous est également révélée via les liens que l’auteure s’attache à établir des liens entre les cours d’allemand que suit l’héroïne et sa façon d’être ou les situations qu’elle traverse.

    Sterben est le verbe qui signifie « mourir » en allemand. C’est un verbe irrégulier. Normal : aucune mort ne ressemble à une autre. La première voyelle du participe de sterben change en milieu de mot : le e habituel, attendu, devient un o, comme une surprise, bouche ouverte. Sterben forme son passé composé avec sein, qui signifie « être ». Er ist gestorben. Du bist gestorben. Ich bin gestorben. Lui, vous et moi. L’être présent devient celui qui n’est plus.
Car la mort est un état. Pour l’éternité. Vous êtes mort et vous ne serez jamais rien d’autre.

Ces réflexions sur la langue sont à mon sens ce qu’il y a de plus réussi dans le roman, même si les rapprochements sont parfois trop explicites (un peu de subtilité, que diable !). Le fait que Jill Alexander Essbaum soit poétesse n’est sans doute pas étranger à cette démarche ; elle sait le pouvoir agissant des mots et l’importance des structures linguistiques dans la formation même de notre pensée.

Pour le reste, je ne suis pas entièrement convaincue : la crudité des scènes de sexe est sans intérêt. Semble gratuite. Quel effet voulait produire l’auteure ? De l’érotisme, il n’y en a point. S’agissait-il de montrer l’inanité des aventures adultères d’Anna ? L’incapacité du sexe à combler le néant intérieur ? On se serait facilement passé de ces pages fastidieuses qui rappellent trop la médiocrité d’une certaine littérature contemporaine.

De plus, cette héroïne placée sous le patronage transparent d’Anna Karénine (le prénom, le train, la passion adultère qui cause la perte de l’enfant…) et Emma Bovary (l’isolement au sein d’une petite ville étriquée, au sein du couple, l’ennui…) n’est pas à la hauteur de ses modèles. Elle n’a pas leur dimension éternelle et universelle. Impossible d’éprouver de l’empathie pour elle. Elle sonne creux.

Enfin et surtout, le roman, est à mille lieues de ceux dont une citation du Publishers Weekly, fièrement apposée sur la couverture, le rapproche. Il eût été préférable de ne pas aviver ainsi les attentes du lecteur : voilà un texte qui n’est pas fondamentalement mauvais, loin de là. Sa construction est intelligente, le mélange de tragédie et de réalisme plutôt réussi, la langue quelquefois excellente ; mais il manque quelque chose, de la finesse, de l’élévation, un je-ne-sais-quoi qui distingue sans nul doute le chef-d’œuvre du simple roman.

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