La féline selon Rachilde

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L’Animale, de Rachilde, Paris, Mercure de France, 1993.

Juste avant qu’elle ne ferme ses portes, je suis retournée visiter la splendide exposition du musée d’Orsay sur la prostitution à Paris entre 1850 et 1910 (Splendeurs et misères). Ce qui devait arriver arriva : je fus obligée, sitôt rentrée, de me replonger dans cette chère littérature décadente. Le livre choisi fut L’Animale, de Rachilde. Une bonne pioche.

Rachilde (1860-1953) a beaucoup écrit, trop peut-être, tout ne se vaut pas dans son œuvre. Mais parmi ses romans, il est d’authentiques merveilles, tels ces deux-là : La Marquise de Sade et La Tour d’amour. L’Animale est dans la même veine. Une écriture inventive et ciselée, un esprit acéré, une observation acide de la société, comme le montre cette citation, parmi d’autres :

Il [Henri Alban] se marierait parce que les relations amoureuses ne sont pas très sûres malgré les nombreuses découvertes pharmaceutiques, et il aurait des enfants calqués sur son modèle, d’autres échantillons de l’irréprochable fabrique bourgeoise moderne : des moules issus d’autres moules, chargés au ventre du même compteur qui règle à la fois les besoins de l’estomac et ceux de l’amour ! Non, ces hommes-là n’ont pas le don d’aimer même comme les bêtes ; ils sont, dans l’échelle des êtres, au-dessous des animaux, entre le minéral diamant et le minéral coquille d’huître !

Contre ces mornes spécimens, Rachilde exalte les êtres qui brisent les cadres imposés pour suivre leur nature, leur sensualité, et vivre entièrement, absolument, cruellement, pourrait-on dire, en empruntant le concept artaldien. Il y a de l’innocence dans ces créatures (des femmes souvent – Rachilde chante la femme fatale, la domina, la menaçante idole – mais aussi quelques hommes). Elles agissent par-delà le bien et le mal. En cela, elles constituent de fascinants personnages, héritiers du temps qui les vit naître, certes, on n’est jamais loin de l’imaginaire fin-de-siècle, mais pas seulement. On trouve une forme d’atemporalité, de vérité humaine profonde chez Laure, cette animale qui donne son titre au roman. Elle est l’éternel féminin libéré du modèle social/moral en vigueur ; un certain éternel féminin, en tout cas. Oh, on ne peut pas dire pour autant que l’auteure est féministe, loin de là. Elle est même globalement misogyne dans ses écrits. Mais sa plume sait générer des femmes remarquables et ensorcelantes. Qui charment, soumettent et sont également victimes. Laure, qui pervertit et brise les cœurs de jeunes provinciaux, n’est-elle pas en effet victime de la tiédeur, de la triste nullité des êtres qu’elle côtoie ?

Très simple, elle aurait pu devenir une amante divine si on l’avait aimée, car elle était, en somme, bien moins femme, c’est-à-dire moins perverse qu’une autre. Mais il aurait fallu la cajoler, la garder, l’envelopper de voluptueuses attentions, et malheureusement son cœur tombait sur ce meurtrier d’amour qu’on appelle : un homme rangé.

Celle que d’aucuns qualifieront de femme mauvaise est animale suivant sa nature, un bel animal, une panthère dont la chevelure d’ébène (ah ! le fétichisme des cheveux n’est jamais loin dans l’art décadent) frappe la silhouette onduleuse et captive les mâles. Féline, elle l’est au point de trouver en un chat, plutôt bizarre il faut l’avouer, sa meilleure compagnie. Lion, l’adoré Lion, l’enfant chéri, l’amoureux jaloux, le tortionnaire final. Quelle curiosité que ce couple déambulant sur les toits de Paris la nuit, s’alanguissant sur la soie dorée d’une chambre de cocotte le jour.

Je ne raconterai pas l’histoire en détail, ni ne déflorerai tous les exquis secrets de ce roman qui sent bon la décadence, avec sa dose de sacrilège, de déviance, d’excès et de morts violentes. Mais je conclurai en clamant mon affection pour Laure, amoureuse passionnée et sublime.

Elle aimait ! Elle aimait ! Elle possédait tous les désirs sataniques et toutes les puretés des anges…

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