La comédie macabre de Mr Benatar

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Daisy, Daisy, de Stephen Benatar, Paris, Le Tripode, 2016.

Les Anglais sont souvent considérés comme les maîtres de l’humour, noir ou non, des auteurs subtils, dotés d’un je-ne-sais-quoi qu’on leur envie. Cliché que tout cela, dites-vous. Eh bien, lisez ce Daisy, Daisy et l’on en reparlera.

De Stephen Benatar, j’avais adoré l’exquis La Vie rêvée de Rachel Waring, si drôle et poignant à la fois (mais sans mièvrerie ; il s’agissait plutôt d’une mélancolie prenante qui ne vous lâchait plus, même une fois le livre refermé). Cette année, c’est un autre roman né de sa plume que nous offre le Tripode, dans l’impeccable traduction de Christel Paris. Les points communs avec le précédent opus ne manquent pas : un style enlevé et qui cache sa subtilité sous un air de facilité trompeur ; des références multiples à la culture anglo-saxonne, avec, en particulier, une place importante laissée au cinéma et à la musique ; des personnages plus vrais que nature, fouillés, complexes ; de l’humour noir, parfaitement dosé ; et puis, cette incroyable habileté pour montrer le monde à travers les yeux des personnages, pour laisser le lecteur juge de ce qui est vraiment et de ce qui est pensé, perçu. Quel talent en la matière, j’en reste une fois de plus comme deux ronds de flan. Et tout cela sans que la technique paraisse : vous cherchez comment le miracle se produit, mais le maître Benatar est un prestidigitateur qui cache ses trucs. Ne reste que l’effet produit : on est dans la tête des personnages, on observe le monde et les autres par leurs yeux, sans jamais pouvoir saisir une quelconque objectivité du monde, des situations.

Les vies de Daisy, la protagoniste, passablement énervante, égocentrique, et cependant attachante, et de sa belle-famille, les Stormont, sont déroulées, les décennies sont passées au crible des souvenirs (l’auteur recourt aux sauts chronologiques avec brio, mêlant les strates du passé, les existences, les croisant parfois). Ce sont des décennies marquées par le ressentiment, l’amertume, la frustration, vérolées de mensonges, qui explosent finalement — ou implosent, devrais-je dire. Avec cruauté. Et une méchanceté mâtinée de sénilité artistiquement dépeinte. La dimension macabre et sans pitié de Daisy, Daisy, non permanente mais magistrale, est en effet des plus réjouissantes. Si si, je dis bien réjouissante. Lisez, vous dis-je, et vous comprendrez. Je ne vais pas tout vous dévoiler tout de même !

Cerise sur le pudding, cette satire pétillante et grinçante se voit dotée d’un écrin beau comme tout, solaire, et plaisant à tenir en main. Encore une belle réussite… All hail, Le Tripode!

 

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Au paradis de la beauté photographique

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Bettina Rheims, Autoportrait de Valeria Golino par moi-même, Los Angeles, avril 1991. (c) Bettina Rheims

Tout le monde connaît Bettina Rheims, ou plutôt ses clichés. Ils inondent depuis tant d’années les magazines, sont publiés dans un tel nombre de livres, font l’objet d’expositions partout dans le monde… Mais connaît-on vraiment toutes les facettes de son art ?
La Maison européenne de la Photographie, agréablement située en plein Marais (mon quartier fétiche), accueille cet hiver 180 tirages grand format destinés à témoigner avec éclat de plus de 35 ans de carrière. Autant vous le dire tout de suite : c’est sublime.

Au fil des espaces et des étages, on aborde tous les aspects majeurs de l’œuvre photographique de Bettina Rheims. Le parti pris est le suivant : pas d’ordre chronologique, pas de stricte répartition thématique. Il s’agit plutôt d’entrer dans l’univers de l’artiste en explorant ses obsessions, ses quêtes récurrentes, à travers le rapprochement de photographies plus ou moins célèbres, récentes ou anciennes, réalisées seules ou en collaboration, par goût ou en réponse à une commande.

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Bettina Rheims, Breakfast with Monica Bellucci, Paris, novembre 1995. (c) Bettina Rheims

Ce qui s’impose d’abord, c’est le travail constant autour de la femme : portraits de stars, telles Monica Bellucci, Madonna ou Shirley Manson, ou d’inconnues, comme ces détenues qui font l’objet de la dernière série en date de la photographe, en 2014, et mises en scène du corps, comme dans la série Just Like a Woman (2008), tentent de percer le mystère de la féminité. La sublime série Pourquoi m’as-tu abandonnée ? (1994-2002), qui comporte entre autres l’un de mes clichés favoris, Sibyl Buck la joue écrasée sur un lit, en est un exemple parmi d’autres. Les photographies éminemment esthétiques des Héroïnes (2005), d’une beauté froide et presque inquiétante, en sont un autre (Tilda Swinton, Dita von Teese, Milla Jovovich, etc., y brillent de l’éclat froid de statues).

Outre la féminité, le questionnement sur le genre, l’identité sexuelle est également permanent. De la visionnaire série Modern Lovers (1989-1990) à la plus récente Gender Studies (2011) en passant par les clichés de la série Espionnes (1992) ou de Kim Harlow, décédée en 1993 du sida, on admire ces corps et visages qui ne sont ni masculins ni féminins, ou plutôt qui sont l’un et l’autre. L’androgynie troublante se révèle sous l’objectif avec une subtilité remarquable, et invite à dépasser la simple apparence, à se perdre avec délectation dans l’incertitude et l’abolition des frontières, des normes, quelles qu’elles soient.

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Bettina Rheims, Marthe en guêpière, Paris, février 1987. (c) Bettina Rheims

Troisième centre d’intérêt pérenne chez l’artiste : l’érotisme et ses variantes, voyeurisme, fétichisme, pornographie même. Des premiers clichés, en noir et blanc, qui la firent connaître à l’aube des années 1980, au fabuleux concept développé dans la série Rose, c’est Paris (2009), sans oublier la série Chambre close (1991-1993) ou les fantasmatiques Morceaux choisis (2001) mettant en scène quatre femmes se livrant sans retenue à leurs désirs dans une chambre immaculée, Bettina Rheims observe, saisit, dissèque l’amour et ses pratiques avec un art consommé.

Et puis, il ne faut pas oublier la réflexion sur la mort, la spiritualité, la religion. Des animaux empaillés de la précoce série Animal (1982-1985), qui détonnent un peu au milieu de tant d’humains, aux incomparables tirages de la série source de polémique I.N.R.I. (1997), qui avait d’ailleurs fait l’objet d’une exposition à la Maison européenne de la Photographie en 2000, on est captif d’une vision suggestive et raffinée où l’image se fait narration. La superbe Salomé du Festin d’Hérode II, la sombre Mater Dolorosa, le puissant Memento Mori réinventant la vanité, tout est infiniment beau et fascinant.

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Bettina Rheims, Renée Dorski, étude, Paris, mars 2005. (c) Bettina Rheims

Partout dans ces images se lit une même volonté de rencontre avec l’autre, de relation intime permettant d’annuler la distance et de dépasser l’enveloppe extérieure pour toucher une dimension plus insaisissable et pourtant essentielle : l’âme, l’intériorité, l’unicité de chaque individu, comme vous voudrez l’appeler. Avec finesse et, au fond, pudeur.

Mon seul regret en sortant de cette exposition : n’avoir pu acheter d’affiches de quelques-unes de ces merveilles. Quelle frustration ! Mais tout n’est pas perdu : avec l’énorme volume paru chez Taschen, que j’ai eu le plaisir de faire dédicacer (oui, je suis ce genre de fan), j’ai de quoi me régaler à l’envi. Et ne vais pas m’en priver. Même si, hélas, l’art de madame Rheims est fait pour les tirages monumentaux plus que pour le format livre, fût-il aussi imposant que celui-ci !

Pour info : le livre, que j’ai acquis dans sa nouvelle édition, fort belle mais cependant grand public (photo ci-dessous), existe également dans une édition de luxe, collector (limitée à 800 exemplaires), et même, pour les passionnés un peu argentés, dans une double série spéciale sous coffret, encore plus exclusive, qui permet de choisir entre deux couvertures (selon que votre cœur bat plutôt pour Lara ou pour Marthe – qui serait mon choix, indubitablement) et de bénéficier d’un tirage de la photo de couverture choisie signé par Bettina Rheims elle-même. Qui dit mieux ?

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