Deux mondes à la Fondation Cartier

Le 7 février dernier, j’ai eu le plaisir de visiter les deux expositions photographiques proposées en ce moment par la Fondation Cartier pour l’art contemporain. Deux univers très différents, aux mises en scène diamétralement opposées, qui captivent, chacun à sa manière. Je ne vous cache pas que visiter les deux successivement tient de la haute voltige, et peut s’avérer périlleux sur le plan intellectuel, émotionnel et esthétique. Le mieux, si vous le pouvez, sera encore de découvrir les deux expositions en deux occasions. Vous pourrez ainsi mieux vous laisser entraîner – et retenir – dans leurs mondes respectifs. De Tokyo à Cali, d’hier à aujourd’hui.

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Daido Moriyama, Tokyo Color, 2008-2015. Tirage chromogène, 111,5 x 149 cm. Courtesy of the artist / Daido Moriyama Photo Foundation

Les fabuleuses couleurs du Tokyo de Daido Moriyama

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Daido Moriyama, Tokyo Color, 2008-2015. Tirage chromogène, 149 x 111,5 cm. Courtesy of the artist / Daido Moriyama Photo Foundation

Commençons par l’événement haut en couleur qui accueille le visiteur dans l’immense verrière du rez-de-chaussée. Magnifiquement exposés sur des panneaux monumentaux agencés de façon à constituer une sorte de labyrinthe aux belles perspectives, les 86 tirages chromogènes réalisés entre 2008 et 2015 de la série Tokyo Color dessinent un portrait kaléidoscopique de ce Tokyo qu’arpente au hasard le photographe Daido Moriyama (né en 1938), appareil au poing. Glamour des vitrines ou abandon des arrière-cours, visage ému d’une passante ou solitude d’un SDF, reflet fantomatique dans la vitre d’une porte ou dans un miroir, formes chimériques nées d’amas de tuyaux ou de câbles, séduction trouble des affiches publicitaires, tout se superpose en une mosaïque bizarre, et tout est également fascinant sous l’œil de l’appareil qui révèle de chaque sujet la valeur esthétique et plastique intrinsèque. On pourrait parler d’un véritable parti pris des choses. Quelles qu’elles soient. Les matières, les lignes, les volumes, les couleurs créent des images abstraites et presque surréelles à partir d’objets et de lieux ô combien réels, et pour le visiteur qui déambule et les découvre à son gré – il n’y a pas d’ordre imposé, ce serait une aberration –, c’est un grand shoot ultralumineux, à l’image des néons qui peuplent les nuits tokyoïtes. Mention spéciale pour les rapprochements faits entre les clichés, éminemment suggestifs et stimulants.

L’artiste, que l’on connaissait surtout pour ses clichés en noir et blanc, dit que la couleur exprime «ce qu’ [il] rencontre, sans aucun filtre» ; certes, l’instantanéité est partout ici. On a l’impression d’un morceau de vie capté, arraché au temps. Et d’un grand mystère exploré, sondé, disséqué, mais qui malgré tout demeure entier : celui de ce monstre qu’est la ville contemporaine.

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Daido Moriyama, Dog and Mesh Tights, 2014-2015. Courtesy of the artist / Getsuyosha Limited / Daido Moriyama Photo Foundation

En contrepoint de cette promenade colorée dans une capitale réinventée pièce par pièce, Daido Moriyama a réalisé pour l’exposition un diaporama intitulé Dog and Mesh Tights. Et ne vous y trompez pas : ce n’est pas «un petit plus», un «bonus». Non, c’est une œuvre en soi ! Dans une salle obscure, baignée de musique et de sons de la vie citadine, le visiteur devient la proie d’un ensorcellement total. Sur 4 écrans géants défilent quelque 291 clichés en noir et blanc, pris dans diverses villes (Tokyo, Hong Kong, Taipei, Arles, Houston et Los Angeles) entre 2014 et 2015, et qui, pourtant, procurent une étrange sensation d’ancienneté, ou au moins d’atemporalité. «Le monde tel que vu par un chien», voilà ce que cherche à montrer ce diaporama. Il y a longtemps déjà que l’artiste tente d’imiter ce regard du chien, qui saisit tout, sans jugement de valeur, qui embrasse ce qui l’entoure de manière apparemment indifférenciée. Résultat : des clichés de corps affalés, d’animaux, de rues parfois sordides, d’objets apparemment anodins (bouteilles vides, dérouleur de scotch, affiches défraîchies sur des murs lépreux, etc.), qui, mis bout à bout, dégagent une impressionnante mélancolie. Le spectateur de ce journal pictural est pris cœur et âme, et demeure captif pendant 25 minutes, comme hypnotisé.

Il est difficile de sortir de cette bulle, je vous préviens ! On y resterait volontiers à rêver, s’abandonnant au flot onirique des images et des sons.

La Cali en clair-obscur de Fernell Franco

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Cliché de la série Interiores, 1979. Tirage gélatino-argentique, 7,6 x 18,7 cm. Collection privée.

Descendez à présent l’escalier. Dans une ambiance tamisée, couleurs douces ou sombres, lumières feutrées habilement distillées, vous attend la première grande rétrospective dédiée en Europe au photographe colombien Fernell Franco (1942-2006). L’exposition offre un parcours cohérent permettant d’aborder, à travers dix grandes séries et 140 photos, l’art et la carrière de ce photojournaliste de profession qui sut si bien, dans ses travaux personnels, montrer les visages de sa ville, Cali, et l’évolution de la vie en Colombie au cours des trois dernières décennies du XXe siècle. Parmi mes favorites, on trouve :

  • la série Interiores (1979), témoin de l’installation des classes les plus pauvres dans les anciennes bâtisses luxueuses de la ville, délaissées par les riches familles, qui préféraient désormais la modernité d’appartements calqués sur le modèle américain ;
  • la série Prostitutas (1970-1972), première série personnelle de l’artiste, qui entendait montrer à travers ces femmes et ces maisons closes «la vérité de la vie lorsqu’elle n’est pas maquillée, même si elle était rude et violente» ;
  • enfin, la sublime série Amarrados (1976), où s’exprime une certaine idée de la mort, à travers la solitude métaphysique (si j’ose dire) de simples objets emmaillotés de cordes et de tissus comme d’un linceul : «En travaillant à la photographie d’objets inanimés, je me suis rendu compte que cette façon d’envelopper [les choses] avait quelque chose à voir avec celle de ficeler et d’isoler la mort. Avec la façon dont on empaquette le mort pour le couvrir, pour le retirer de la vue des vivants.»
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Cliché de la série Amarrados, 1976. Tirage gélatino-argentique rehaussé par l’artiste, 24,6 x 36 cm. Collection privée, Paris.

Mais toutes sont pareillement intéressantes. Certains clichés sont d’une beauté saisissante, d’autres paraissent des photos de souvenirs, qui hantent, comme ces scènes de vie dans les billards, instantanés d’un monde à l’agonie ; d’autres disent la misère, la violence, et l’évolution d’une société gangrenée par le trafic de drogue ; d’autres encore signalent la disparition, le lent évanouissement d’une ère révolue. L’autodidacte que fut Fernell Franco, nourri de films noirs, inspiré par le néoréalisme italien et le cinéma mexicain, a développé une manière originale, tant dans ses choix thématiques que dans son esthétique ou son traitement des photographies, sur lesquelles il intervient souvent (par exemple en rehaussant les couleurs ou les contrastes afin d’accroître l’expressivité de l’image), les transformant en œuvres picturales complètes. Pour dévoiler la beauté, la poésie et le désenchantement aussi du réel et du quotidien, il a inventé un langage visuel puissant et suggestif. Avec lui, la photographie n’est plus miroir mais métaphore du monde. Pensons à ces images du grand port de Buenaventura, qui semble lui-même naufragé. Partout se retrouve cette qualité un peu mélancolique et vaguement fantastique qui imprègne fréquemment les arts d’Amérique latine. 

Pour moi qui ne connaissais pas Fernell Franco, ce fut une belle rencontre. La musique diffusée, qui rappelle que l’artiste passa sa jeunesse dans le Barrio Obrero de Cali, berceau de la salsa caleña, crée un contexte propice à la contemplation des clichés. Le documentaire du cinéaste Oscar Campo, réalisé en 1995, permet quant à lui de mieux saisir le travail du photographe, ses influences, ses expérimentations aussi. On le quitte ainsi la tête pleine de visions et de réflexions, avec un furieux désir de prendre le premier avion en partance pour cette Colombie entre ombres et lumière.

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Cliché de la série Billares, 1985. Tirage gélatino-argentique rehaussé par l’artiste, 11,8 x 23,3 cm. Collection Motelay.

Daido Moriyama – Daido Tokyo
Fernell Franco – Cali clair-obscur
jusqu’au 5 juin 2016,
Fondation Cartier pour l’art contemporain, 261 boulevard Raspail, 75014 Paris.
Plus d’informations ICI.

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