George Desvallières, du corps à l’âme

4- Autoportrait

George Desvallières, Autoportrait, 1891. Collection particulière © Studio Sébert-Photographes © Adagp, Paris 2016, droits réservés

C’est une première en France que cette rétrospective de l’œuvre de George Desvallières (1861-1950). Le Petit Palais rend un bel hommage à celui qui, en 1903, avait investi ses murs avec le premier Salon d’automne (dédié à la promotion des jeunes artistes et des mouvements novateurs), dont il était l’un des fondateurs. Reconnu en son temps, récompensé, admiré, il a ensuite sombré dans une sorte d’oubli. Pourtant, en quelque 60 années de carrière, du symbolisme à l’expressionnisme, du profane à l’art sacré, il a occupé une place importante dans l’histoire de l’art français, et tracé un sillon singulier, nourri d’influences diverses et tout habité d’une quête spirituelle pleine de tension et de violence sublimée.

Issu d’une famille d’artistes, le jeune George (à l’anglaise, s’il vous plaît) bénéficie très tôt, grâce aux relations de son grand-père, Ernest Legouvé, de deux maîtres prestigieux : Jules-Élie Delaunay et Gustave Moreau, dont il devient très proche.

Delaunay m’a donné le souci du dessin, mais Gustave Moreau, c’est le flambeau qu’il m’a transmis.

Les tireurs à l'arc

George Desvallières, Les Tireurs d’arc, 1895. Paris, musée d’Orsay. © RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski © Adagp, Paris 2016, droits réservés

L’influence, pour ne pas dire l’emprise, du maître symboliste est évidente, dans les années 1890 surtout, comme le manifestent les peintures présentées dans la première partie de l’exposition, notamment le sublime grand pastel des Tireurs d’arc (1895), qui fut d’ailleurs médaillé à l’Exposition universelle de 1900. L’héritage de Delaunay transparaît plutôt dans l’intérêt de Desvallières pour le corps et sa mise en scène (songeons à l’écrasante verticalité de l’Hercule au jardin des Hespérides, 1913). Mais Desvallières apporte aussi quelque chose de neuf, une sensualité, une puissance qui n’appartiennent qu’à lui. Et cette tension, partout présente, jusque dans ce dernier opus majeur de la période symboliste, La Marche à l’idéal (1902), qui constitue un parfait reflet de la quête de l’artiste, douloureuse et cependant résolue.

 

1903 marque une première rupture. D’abord, Desvallières se tourne vers des sujets contemporains, comme la vie nocturne parisienne ou londonienne. Il expérimente en même temps une nouvelle manière de peindre. En résulte, entre autres, la série Femmes de Londres, ou le tableau intitulé En soirée (1903). Cette année est aussi celle du premier Salon d’automne, comme je l’ai dit plus haut. À compter de ce jour, Desvallières se fait le défenseur ardent des artistes d’avant-garde. L’année suivante, une seconde rupture survient, ou plutôt une confirmation de ce qui couvait depuis quelques années sans doute : George Desvallières, qui s’est lié d’amitié avec Georges Rouault et Léon Bloy, effectue son retour à la foi chrétienne. Il peint désormais, en plus des portraits, scènes de genre et scènes mythologiques qui l’ont fait connaître, des œuvres sacrées – mais toujours empreintes d’une grande humanité. Dans son Annonciation de 1912, il va même jusqu’à donner à la Vierge les traits de sa mère, Marie Legouvé, tels qu’il pouvait les contempler sur un daguerréotype !

La peinture religieuse ne peut exister qu’en s’appuyant sur la nature, en creusant la nature, en arrachant au corps humain, à la figure humaine, sa ressemblance avec Dieu.

CHRIST A LA COLONNE

George Desvallières, Christ à la colonne, 1910. Paris, musée d’Orsay. © RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / Martine Beck-Coppola © Adagp, Paris 2016, droits réservés

Parmi les peintures présentées pour illustrer cette période de la conversion, il y a l’extraordinaire Sacré-Coeur de 1905, où le Christ se déchire littéralement la poitrine. Il y a aussi le poignant Christ à la colonne, de 1910, qui flirte avec le dolorisme. Mais il y a aussi, plus surprenant, Le Christ aux midinettes (1911), imaginé pour une affiche…

Lorsque la guerre éclate, Desvallières, bien que quinquagénaire, s’engage. Son fils Daniel aussi, qui disparaît, quelques années plus tard (au sens plein du terme, puisque son corps ne sera jamais retrouvé). Lors d’une mission particulièrement périlleuse, l’artiste fait le vœu de consacrer dorénavant sa peinture à Dieu s’il en réchappe. Il tiendra parole. Mais attention : il ne sombre pas dans une dévotion mièvre, ou convenue. Oh non. Avec son ami et collègue Maurice Denis, il fonde, au sortir de la guerre, les Ateliers d’art sacré, voués à renouveler l’art religieux, confit depuis trop longtemps dans une imagerie sulpicienne.

Au cours des deux décennies suivantes, le peintre associe constamment mémoire des morts de 14-18 et religion, souvenir et foi. Citons en exemple le sombre et désolé Morts pour vous (1919). Il réalise de nombreux décors monumentaux, par exemple celui conçu pour l’église Sainte-Barbe de Wittenheim, peint des cartons de vitraux, des tableaux, souvent imposants, où la Passion et le sacrifice des poilus se confondent. Voyez la chaotique et terrible Église douloureuse (1926).

L'Eglise douloureuse

George Desvallières, L’Église douloureuse, 1926. Paris, Petit Palais. © Stéphane Piera / Petit Palais / Roger-Viollet © Adagp, Paris 2016, droits réservés

Les œuvres mystiques, ferventes, torturées ou au contraire apaisées que l’on admire en cette fin de parcours prouvent que l’art sacré a connu une authentique renaissance sous l’impulsion de cet artiste qui trouva la beauté par-delà la souffrance, et l’espoir malgré la mort.

6- La Grèce

George Desvallières, La Grèce (Childe Harold), 1910. Paris, collection Médéric. © Suzanne Nagy © Adagp, Paris 2016, droits réservés

Que le titre de cet article ne vous trompe donc pas : Desvallières n’a jamais dissocié le corps et l’âme. Il n’a pas rejeté le premier dans sa quête de la seconde. Non, il a, avec opiniâtreté, scruté et figuré le corps humain, réceptacle et miroir tout à la fois de l’esprit en quête d’autre chose. En cela, il est, par excellence, le peintre de l’humanité dans sa glorieuse et fertile dualité.

George Desvallières, la peinture corps et âme, jusqu’au 17 juillet. Les informations pratiques se trouvent ICI.

Vous pouvez aussi acheter le beau catalogue d’exposition pour en savoir plus sur cet artiste injustement méconnu.

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