Savez-vous bien embaumer ?

En refusant que les cadavres soient autre chose que d’éternels corps endormis et intacts, le XIXe siècle (et plus particulièrement sa première moitié) pousse jusqu’à la névrose le désir de la conservation, le refus de la mort et de la néantisation, l’angoisse de la dissolution.

L'Embaumement, une passion romantique (France, XIXe siècle), par Anne Carol, Champ Vallon, 2015.

L’Embaumement, une passion romantique (France, XIXe siècle), par Anne Carol, Champ Vallon, 2015.

Quand on parle d’embaumement, ce qui vient d’abord à l’esprit, ce sont les momies égyptiennes ou incas, ainsi que, pour les amateurs de Six Feet Under, le métier de thanatopracteur. Plus rares sont ceux qui s’exclament, en se frappant le front : « Ah, mais bien sûr, l’embaumement, cet art délicat cultivé en France au XIXe siècle ! » Et pourtant, il a non seulement existé, mais donné naissance aux pratiques actuelles de conservation (temporaire) et embellissement des corps avant l’inhumation ou la crémation.

Anne Carol, dans cet ouvrage solide mais jamais pesant, exhume tout un pan méconnu de notre histoire sociale et culturelle. Elle aborde évidemment les données relatives aux techniques d’embaumement et à leur évolution, depuis l’Égypte ancienne jusqu’à nos jours, en passant par l’époque moderne. Certaines tentatives du XIXe siècle, obsédé par la conservation des corps, laissent rêveurs. Prenez le Suisse Mathias Mayor, qui proposait d’écorcher les défunts et d’appliquer ensuite le masque facial et les gants de peau obtenus sur des moulages réalisés post ou ante mortem, lesquels moulages seraient assujettis à des mannequins que l’on pourrait ensuite exposer, vêtir, présenter dans des poses diverses… Il y a aussi la galvanoplastie, ou la pétrification, qui transforment le défunt en une sorte de statue, de métal ou de presque pierre. Mais c’est la technique de l’injection qui triomphe. Entre science et industrie, entre sentiments et commerce, l’embaumement nouveau révèle comme un miroir bizarre l’époque qui subitement le voit refleurir.

Les pages dédiées à Gannal, père de cet embaumement moderne, sont particulièrement intéressantes. D’abord parce que le portrait de ce personnage atypique est fort bien fait, et que les extraits de lettres, mémoires et autres articles de journaux cités permettent de mieux saisir les enjeux économiques, sociaux et éthiques de l’embaumement. Ensuite parce que les luttes qui opposent ce personnage complexe et ses collègues ou concurrents aux médecins, et se résolvent parfois en concours d’embaumement (si si), ne manquent pas de piquant.

Anne Carol ne se contente pas de retracer platement l’histoire de l’embaumement ; elle scrute également les raisons probables de son essor puis de son étiolement, émet des hypothèses et met cette facette particulière du culte du défunt en relation avec divers domaines (religion, art, médecine, morale, etc.). Elle nous invite à réfléchir au traitement du mort et de la mort, hier et aujourd’hui, et montre comment, d’une certaine façon, l’embaumement fit le lien entre l’ancien régime funéraire (avant la Révolution), dans lequel ni le corps ni la tombe ne servaient de support au souvenir des morts, et le régime actuel, dans lequel la tombe ou la stèle suffisent à rappeler le souvenir du défunt et servent de support à son culte.

Alors oui, je vous l’accorde, ce livre n’est peut-être pas la lecture de plage idéale. Mais qu’à cela ne tienne, il mérite le détour, et vous donnera un sujet de conversation des plus originaux, sans oublier mille pistes de réflexion quant à notre rapport à la disparition ; sans parler de l’éclairage qu’il jette sur nombre de poèmes, textes, œuvres picturales dont on n’avait pas forcément saisi, jusqu’alors, à quel point ils pouvaient traduire ou s’appuyer sur une réalité sociale et culturelle.

 

Cuba, Castro et la révolution

El deber de todo revolucionario es hacer la revolución. (Fidel Castro, 4 février 1962)

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Lee Lockwood et Fidel Castro, 1964. © 2016 Lee Lockwood / Avec l’aimable autorisation de The Lee Lockwood Estate / S.P.

Lee Lockwood est un jeune photojournaliste américain quand il découvre Cuba le 31 décembre 1958, à la veille de la prise de pouvoir de Fidel Castro. Témoin de ce moment clé, il retournera régulièrement au cours des dix années suivantes, afin de réaliser des reportages pour divers magazines. Bénéficiant de la confiance du der Máximo, il a pu explorer et photographier Cuba sous tous les angles. Il a aussi, au terme d’une longue attente souvent déçue, obtenu du chef politique un entretien fleuve (25 heures d’enregistrement !), en août 1965. Il en a publié la transcription partielle (mais non censurée) dans un livre paru en 1967 aux États-Unis : Castro’s Cuba, Cuba’s Fidel. Le présent ouvrage en reprend une bonne partie. S’y ajoutent des récits de Lockwood relatifs à ses autres visites dans l’île. Sous la plume du journaliste, qui écrit d’ailleurs fort bien, on découvre un Cuba méconnu, celui des villes, certes, mais aussi celui des champs et forêts. Les diverses composantes de la population y apparaissent à tour de rôle, magnifiquement photographiées.

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Discours de Fidel Castro à Santiago de Cuba, 1967. © 2016 Lee Lockwood / Avec l’aimable autorisation de The Lee Lockwood Estate / S.P.

L’ensemble constitue une mine d’informations sur la première décennie du régime castriste. On n’a pas le sentiment de lire une histoire de la révolution cubaine, mais bien de vivre ces années extraordinaires, d’être immergé dans le pays, entraîné dans son élan impétueux, soulevé par l’espoir qui animait une large partie de la population. Car, et cela s’affirme aussi bien dans le texte que dans les images, le peuple cubain dans sa majorité soutient alors la révolution, contrairement à ce qu’affirmaient les États-Unis à la même époque pour justifier leur politique extérieure. Lisons Lockwood :

Il règne aujourd’hui à Cuba un esprit d’excitation, une détermination, un élan moral, la perception d’un peuple en train de construire son destin, qui rappellent de très près le climat de l’arrivée au pouvoir de Castro, il y a sept ans. Le fait que cet esprit, cet élan vital ait été préservé à travers toutes ces années de difficultés est l’un des signes les plus sûrs de la bonne santé de la révolution.

De son côté, Castro confie au journaliste :

Nous [i.e. les Cubains] aimons la révolution comme une œuvre. Nous l’aimons exactement comme un peintre, un sculpteur ou un écrivain peut aimer son travail. Et comme eux, nous voulons que notre travail ait une valeur pérenne.

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Santiago de Cuba, 26 juillet 1967. © 2016 Lee Lockwood / Avec l’aimable autorisation de The Lee Lockwood Estate / S.P.

Au fil des clichés en noir et blanc et en couleurs, dont un grand nombre d’inédits, le lecteur approche l’essence d’un peuple et de son âme. C’est absolument enthousiasmant. L’intérêt sincère du photojournaliste pour son sujet, mêlé à sa connaissance fine du contexte, en fait un guide rêvé. Il rencontre les ouvriers et les campesinos, les révolutionnaires et les prisonniers – on lui laisse, fait remarquable, une totale liberté pour ce faire –, les femmes, les hommes, il déambule dans la Havane, part en expédition à Uvero, séjourne dans l’île des Pins. Ce qu’il voit et photographie, ses observations se redoublent des explications de Castro, qui, dans le long entretien dont on a ici les parties les plus intéressantes, aborde tous les sujets, de la politique agricole et industrielle aux questions sociales, culturelles, de la politique internationale au problème de la contre-révolution. Poussé par les questions pertinentes de Lockwood, Fidel Castro doit affiner sa pensée, avouer ses incertitudes aussi. Si son marxisme, assez tardivement développé, comme il le rappelle lui-même quand il évoque son parcours, affleure souvent, en particulier sur les sujets qui le dérangent et où il se dérobe quelque peu, on est généralement plutôt frappé par sa franchise et la clarté de cette pensée complexe qui se déroule sans jamais se perdre, et manifeste une vision puissante, un idéal cohérent, une passion inextinguible. Curieux, intelligent, attentif, travailleur acharné et dirigeant sans repos, Castro fascine.

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Le Cuba de Castro, par Lee Lockwood, Taschen, 2016.

Vous l’aurez compris, je recommande plus que vivement la lecture de ce Cuba de Castro. D’abord parce qu’il vous fera voyager dans une île plus belle encore que la légende qui l’entoure. Ensuite parce qu’il revient sur une histoire dont on observe actuellement le nouveau tournant, avec la normalisation programmée des relations entre Cuba et les États-Unis (je reprends les termes employés par les présidents Barack Obama et Raúl Castro en décembre 2014). Il n’est pas inutile, dans ce contexte, de revenir aux sources d’un conflit au cours duquel une population tout entière a été menée au bord de l’asphyxie par l’embargo mis en place par les Américains, comme le rappelle Saul Landau, qui signe deux textes dans le livre. Enfin parce que Lee Lockwood et Fidel Castro soulèvent des sujets de réflexion qui demeurent d’actualité.