Wilde et Besnard : la seconde moitié du XIXe siècle s’invite au Petit Palais

Le mythe Oscar Wilde

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Napoleon Sarony, Portrait d’Oscar Wilde #15, 1882. © Washington, Bibliothèque du Congrès

En ce moment, on peut voir quatre expositions au Petit Palais, à Paris. Mais celle qui attire tous les regards, et jouit de la plus grande publicité, c’est bien entendu celle qui met en scène un artiste connu, qu’il est de bon ton d’aimer si l’on se veut cultivé, ou vaguement rebelle, ou si l’on est jeune, et ce, même quand on n’a rien lu de lui – ce qui, en l’occurrence, est fort dommage car c’est un excellent écrivain. Je veux bien sûr parler d’Oscar Wilde (1854-1900), « l’impertinent absolu » comme le dit le sous-titre de l’exposition.

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Aubrey Beardsley, J’ai baisé ta bouche Iokanaan, The Studio, n°1, avril 1893. © Collection Merlin Holland

On trouve dans cette manifestation attractive, dotée d’une scénographie bien pensée, aussi bien des œuvres admirées par le dandy esthète, qui fut à ses heures critique d’art, que des photographies, dont la fameuse série des clichés pris par Napoleon Sarony en 1882, lors de la tournée de Wilde aux États-Unis. Il y a aussi un grand nombre de caricatures, témoins hauts en couleur des réactions violentes que suscitait la manière d’être de l’écrivain (lequel prenait un malin plaisir à attiser les braises par ses remarques volontiers provocantes). Et puis, bien sûr, ce sont les manuscrits de lettres ou d’œuvres, les éditions originales, qui font saliver le bibliophile en goguette. Sans oublier la magnifique petite salle dédiée à Salomé, cette pièce extraordinaire que Wilde composa en français sur un mythe dont je vous ai récemment parlé (voir cet article) et qui faisait florès en cette fin de XIXe siècle. L’ensemble constitue une mosaïque chatoyante et divertissante, saupoudrée d’aphorismes (le point fort de cet auteur spirituel et perpétuellement en quête du bon mot) distribués au fil des espaces.

Ni trop brève, ni trop longue, la visite rend compte de la vie effervescente de celui qui, après son procès pour homosexualité en 1895, connut les affres de la prison de Reading, l’exil en France, et une fin précoce – nécessaire à l’essor du mythe de l’auteur du Portrait de Dorian Gray ? Elle dépeint également le réseau des relations amicales, intellectuelles et artistiques de Wilde, en Angleterre comme en France, et nous plonge dans ce monde béni des dieux qui vit exister en même temps, et parfois se croiser, Mallarmé, Régnier, Verlaine, Louÿs, Gide, Toulouse-Lautrec, Tissot, William Morris, John Singer Sargent, Richmond, Watts, Stanhope, Crane, Beardsley, pour ne citer que quelques-uns des artistes que l’on retrouve dans l’exposition.

Un illustre oublié : Albert Besnard

Parce qu’il est moins célèbre, je parlerai davantage d’Albert Besnard (1849-1934) et de la rétrospective qui lui est consacrée au Petit Palais, après que l’exposition a été présentée au palais Lumière d’Évian. C’est l’occasion rêvée de faire plus ample connaissance avec un peintre de la Belle Époque qui fut reconnu en son temps – il fut couvert de charges et distinctions honorifiques, et eut même droit à des funérailles nationales – mais a depuis quelque peu sombré dans l’oubli. Pourtant, nombre de ses œuvres monumentales ornent encore les édifices publics parisiens (et notamment le Petit Palais, pour lequel il réalisa la peinture de la coupole du vestibule).

La découverte se fait au fil de séquences thématiques, réparties en cinq espaces aux couleurs vibrantes (violet, rouge, bleu, vert et de nouveau violet), comme pour mieux faire écho à la palette chromatique de l’artiste et à l’univers de la Belle Époque.

On commence comme de juste par les débuts de Besnard, qui reçoit le Grand Prix de Rome en 1874. Cela lui permet de séjourner ensuite trois ans en Italie, où il rencontre la sculptrice Charlotte Dubray, qui devient sa femme. Il peint à cette époque des sujets mythologiques, historiques et des portraits qui rencontrent déjà un franc succès. Mais c’est en Angleterre, où le couple s’installe de 1880 à 1883, que se produit le tournant déterminant dans la vie artistique de Besnard. Il découvre la peinture préraphaélite et s’inspire de sa palette et de ses sujets allégoriques. C’est aussi à Londres qu’il se lie d’amitié avec le graveur Alphonse Legros, et s’initie à l’eau-forte. Dorénavant, il mènera ses recherches plastiques dans les deux domaines, comme le montre bien l’exposition.

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Albert Besnard, Portrait de Madame Georges Rodenbach, 1897, Toulon, musée d’Art. © 2015 F. Joncour. Le poète belge et son épouse étaient des amis du couple Besnard. Charlotte Besnard sculpta d’ailleurs le tombeau de Georges Rodenbach au Père-Lachaise.

Besnard portraitiste est mis en lumière dans l’espace suivant. Le superbe Portrait de madame Roger Jourdain (1886) accueille le visiteur. En rupture avec les représentations naturalistes, cette œuvre audacieuse fit scandale au Salon de 1886. Il est vrai que le peintre, habile pour saisir la psychologie de son modèle, fait aussi preuve d’une modernité certaine dans son traitement des couleurs et des effets de lumière. Variant les techniques (il excelle notamment au pastel), Besnard fait poser aussi bien les grandes figures mondaines, littéraires et artistiques de son temps – le cercle de ses fréquentations ferait pâlir d’envie n’importe qui – que des modèles anonymes.

Mais il ne fait pas que des portraits. Il est également l’auteur d’un certain nombre de décors monumentaux, commandés par l’État (signe de la faveur publique et critique dont il jouit de son vivant), la Ville de Paris ou de riches particuliers. On en voit, dans le cadre de l’exposition, divers modèles préparatoires, certains ayant donné lieu à une réalisation (par exemple, La Vérité entraînant les Sciences à sa suite répand sa lumière sur les hommes, œuvre imaginée pour le salon des Sciences de l’Hôtel de ville de Paris), tandis que d’autres projets ne furent pas retenus.

La Vérité entraînant les Sciences à sa suite répand sa lumière sur les hommes (détail)

Albert Besnard, La Vérité entraînant les Sciences à sa suite répand sa lumière sur les hommes (détail), vers 1890, peinture murale du salon des Sciences de l’Hôtel de ville de Paris. © Claire Pignol / COARC / Roger-Viollet

L’espace suivant revient à la femme, sujet de prédilection de l’artiste, et offre un contraste saisissant entre les pastels, lumineux, et les eaux-fortes, sombres et grinçantes. Certains des portraits au pastel réunis sont d’une grâce absolue, tels l’onirique L’Éclipse ou la femme au croissant de lune (1888) ou la Baigneuse (1888). On ne sera pas étonné d’apprendre que Besnard fut l’un des grands promoteurs du renouveau de cette technique. Face à cette beauté éclatante, il y a l’ombre inquiétante qui s’exprime dans la série d’eaux-fortes intitulée La Femme (1895). L’artiste y reconstitue, en douze planches, une existence féminine d’un pessimisme achevé. Jugez-en par les titres des œuvres : La Femme ; Le Flirt ; L’Amour ; Le Triomphe mondain ; L’Accouchement ; Maternité heureuse ; Le Deuil ; Le Viol ; La Prostitution ; La Misère ; Le Suicide ; Pauvre Cœur meurtri.

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Albert Besnard, Exigeante ou le Peintre et la Mort, série Elle, 1900-1901, collection privée. © Th. Hennocque

Soucieux de ne pas rompre l’effet produit par cette série sur le visiteur, les commissaires d’exposition nous entraînent immédiatement à la découverte d’une autre série tout aussi gaie, Elle (1900-1901), commandée par le collectionneur Joseph Vitta. «Elle», c’est la Mort. «Elle», c’est ce squelette qui, dans chacune des magnifiques vingt-six planches de la série, s’immisce dans le quotidien des personnages. Sous le voile d’humour noir, très présent, une angoisse sourde persiste. On sent là l’expression d’une hantise réelle, personnelle, violente et profonde. L’œuvre n’en est que plus belle.

Pour nous ramener sous des cieux plus riants, la suite et fin du parcours s’attache à montrer le rôle joué par Besnard dans le renouveau de l’orientalisme, au tournant du siècle. Une sélection de peintures réalisées à la suite de ses voyages en Espagne, au Maroc, en Algérie puis, bien plus tard, en Inde, manifeste le goût pérenne de l’artiste pour les couleurs éclatantes et, toujours, cette inlassable recherche sur les effets de lumière.

Besnard, peintre moderne, artiste duel, chantre de la femme et ami du Tout-Paris, vous attend. Ne le ratez pas !

Oscar Wilde. L’impertinent absolu, jusqu’au 15 janvier 2017. Plus d’informations ICI.

Albert Besnard. Modernités Belle Époque, jusqu’au 29 janvier 2017. Plus d’informations ICI.

Salomé : mythes, arts et fantasmes

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Salomé. Destinées imaginaires d’une figure biblique, par Paul-André Claudel, Paris, Ellipses, 2013.

Je fais partie de ces gens qui sont obsédés par la figure de Salomé. D’abord parce que je suis très jeune tombée amoureuse des peintures de Gustave Moreau sur ce thème, et de la pièce d’Oscar Wilde, écrite en français s’il vous plaît. Ensuite parce qu’y domine le motif de la décapitation. Enfin parce que cette princesse, à l’origine personnage plus que mineur des Évangiles, est devenu une sorte de personnification sublime de la femme fatale, sous la plume et le pinceau, notamment, des artistes de la fin du XIXe siècle.

Il m’était par conséquent impossible de n’être pas subjuguée.

Parmi mes lectures du moment sur ce thème, un livre paru en 2013 aux éditions Ellipses. Comme tous les titres de la collection «Biographies et mythes historiques», cet ouvrage présente l’avantage d’être à la fois solide du point de vue du fond (la bibliographie en est un indice) et plaisant à lire — pas de lourdeurs érudites, de notes sans fin comme dans les essais universitaires. Bien sûr, si l’on veut aller plus loin, obtenir des précisions, il faut prendre la peine de chercher ailleurs par soi-même. Mais on a avec ce volume une vue d’ensemble satisfaisante, qui permet de découvrir, siècle après siècle, nombre d’œuvres d’art dédiées à la belle Juive, au saint chef décollé et au roi Hérode (qui en prend généralement pour son grade, tout comme son épouse Hérodiade).

L’auteur, après avoir posé le contexte historique, commence par analyser la source première, à savoir les brefs récits contenus dans les Évangiles de Marc et Matthieu, qui demeurent peu bavards sur le sujet et ne prennent pas même la peine de nommer la danseuse honnie, simplement désignée comme la fille d’Hérodiade. Il montre ensuite le destin théologique et artistique du festin macabre, de la littérature patristique aux réécritures médiévales, l’essor du mythe et sa transformation à la Renaissance, surtout par le biais des arts picturaux, qui se délectent des représentations de la belle tenant le chef coupé de Jean le Baptiste. Après une relative éclipse à l’âge classique (luxure et sanglantes exécutions ne sont plus au goût du jour), il explore le regain d’intérêt pour Salomé à l’âge romantique, avec Atta Troll de Heine en particulier, puis l’apothéose fabuleuse de l’époque décadente et fin-de-siècle, qui fait de Salomé un de ses phares, en littérature, en peinture, en musique, et même du côté de la danse. Là, les noms d’artistes ayant exploré le thème pleuvent : Flaubert, Huysmans et Moreau, Mallarmé et Wilde, bien sûr, mais aussi Lorrain, Samain, D’Annunzio, Milosz, et en peinture Regnault, Redon, Klimt, pour ne citer que quelques-uns des plus connus. On ne sait plus où donner de la tête, si j’ose dire. Le XXe siècle n’est pas oublié, qui vient conclure 2000 ans d’interprétations échevelées du mythe, le portant entre autres au cinéma (ah ! le Salomé de Charles Bryant avec la divine Nazimova !).

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Salomé dansant devant Hérode, par Gustave Moreau, 1874-1876, Los Angeles, Hammer Museum. © Hammer Museum, Photo Robert Wedemeyer

Certes, il est des passages du livre qui m’ont moins convaincue, comme cette insistance à vouloir donner de Salomé une biographie historique (c’est souvent creux), certaines hypothèses un peu vaines et quelques commentaires personnels dont on se serait passé. Mais l’auteur prend visiblement plaisir à écrire sur ce thème, joue de la langue (les titres des chapitres sont assez savoureux), ajoute parfois une pointe d’humour noir, et, somme toute, rend la lecture de son étude fort agréable.

Ne reste plus au lecteur qui achève l’ouvrage qu’à lire ou relire les quelques dizaines d’œuvres dont il a imprudemment noté, au fil des pages, les titres. Au travail !