Les pépites du Tripode

Parmi mes éditeurs fétiches, il y a, vous le savez peut-être si vous me suivez sur ce blog, Le Tripode. En cette fin d’année, j’ai lu deux ouvrages publiés par cette maison qui sont de ceux que l’on doit conseiller, par simple humanisme : passer à côté serait terrible !

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La femme qui pensait être belle, par Kenneth Bernard, Le Tripode, 2016.

Le premier est un recueil de nouvelles de l’Américain Kenneth Bernard, auteur atypique dont j’avais déjà lu Extraits des archives du district, roman paru chez le même éditeur. Au fil d’histoires narrées à la première personne (l’auteur joue de la confusion entre lui-même et le narrateur, entre l’autofiction et l’invention pure, de sorte que le lecteur est renvoyé à son envie, un brin puérile, de toujours identifier l’écrivain à son œuvre), Bernard déplie les pensées apparemment anodines qui traversent notre esprit au quotidien. Lors d’une promenade avec sa femme, où se réinvente le motif de la marche comme acte métaphysique ; lors d’un trajet en métro, où une scène plus qu’étrange laisse en nous un vague malaise ; face à des notes de bas de page, rivales des notes de fin ; à propos du King Kong de 1933, qui donne lieu à une plaisante relecture de Tarzan, et à une pointilleuse suite d’interrogations portant entre autres sur le sexe du primate protagoniste. N’oublions pas non plus la nouvelle réservée aux rêveries des poulets. À chaque fois, on est maintenu dans un équilibre parfait entre gravité profonde de ce qui est dit et légèreté dans la façon de le dire, sens et absurdité, réflexion rationnelle et délire imaginatif. Insaisissable et diablement efficace, l’auteur nous mène par le bout du nez, et rappelle combien tout, autour de nous, est sujet à des développements de pensée inattendus dès lors qu’on prend le temps de s’y intéresser. Et qu’on a ce petit grain de folie si nécessaire.

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Glose, par Juan José Saer, Le Tripode, 2015.

Le second livre, plus dense et exigeant peut-être, est une œuvre de l’Argentin Juan José Saer, dont j’ai présenté déjà L’Ancêtre. En commençant ce volume, je l’admets, j’eus un moment de dépit : je ne retrouvais pas l’enchantement absolu que m’avait procuré la lecture du précédent roman. Je n’étais pas transportée. Le sujet (banal à dessein), le cadre, le style, tout me refusait l’envoûtement espéré. Mais je persévérai. Et fis bien. Glose est un roman extraordinaire. Il se mérite, il faut se rendre disponible pour bien le pénétrer, mais une fois cela fait, on est récompensé. L’auteur, à travers un narrateur et divers personnages, réussit l’exploit de peindre de la manière la plus exacte qu’on puisse rêver le flot des pensées, la perception du monde qu’a tout individu, le cours des existences éclaté en scènes choisies, chronologie abolie. On songe à ce qui nourrit nos mémoires, à la construction des souvenirs, à la différence subtile et finalement vaine entre le vécu et l’imaginé, on décrypte le rapport à l’autre, l’inexorable altérité qui nous sépare de tout et de tous et dont, cependant, parfois, nous brisons les murs de verre par la grâce d’un geste, d’un sentiment, d’une parole. En 260 pages, Saer (et sa traductrice exceptionnelle, Laure Bataillon) accomplit un tour de force qui laisse béat d’admiration.
On se demande parfois ce qui différencie un grand écrivain d’une personne qui écrit ; un auteur littéraire d’un apprenti barbouilleur. Lisez ce livre, et vous en verrez la démonstration. Tout, de la structure interne du roman à sa mise en mots, est achevé, parfait, complexe et cependant dénué de prétention. Aucune concession à l’agrément facile, aucun effet rebattu. On n’a plus qu’à s’incliner.

 

 

 

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