Prose poétique en torrent

Phrase errante

La phrase errante, d’Alain Roussel, Le Réalgar, 2017.

Faire un récit (roman, prose poétique, peu importe) qui ne soit qu’une longue phrase, c’est un passage presque imposé pour un auteur contemporain. De James Joyce jusqu’à Ali Zamir (auteur de l’envoûtant Anguille sous roche), nombreux sont ceux qui s’y sont frottés, avec plus ou moins de bonheur. Pourquoi un tel exercice de style? Pour traduire la pensée comme elle va. Comme elle coule. Un texte fluide, bondissant d’écueil en écueil, remuant, tourbillonnant, se perdant parfois — en apparence du moins — pour mieux retrouver son fil conducteur ténu et cependant présent, voilà ce que propose La phrase errante d’Alain Roussel (du même auteur, j’ai présenté déjà Le Labyrinthe du singe). Certains passages le disent, qui semblent une mise en abîme de cette démarche littéraire:

… mots dispersés d’une écriture devenue folle et qui donne l’impression de n’avoir ni commencement ni fin, pas linéaire, non, mais spatiale, avec une profondeur, des mots côte à côte et les uns derrière les autres à des distances incroyables, en salves continues, proposant au regard de multiples itinéraires, avec des boucles et des spirales dans la voie lactée …

Le texte est bref, 43 pages, et le mieux est de le lire d’une traite. Afin de se laisser (em)porter. Lecteur à la dérive. Ce n’est pas le genre d’œuvre qu’on lit par tronçons, entre deux activités «productives» ; il faut lui laisser le champ libre. Même si c’est peut-être ce qu’il y a de plus difficile à faire dans nos existences menées au pas de course, qu’on le veuille ou non.

L’auteur déroule en spirale une phrase-ru qui devient rivière, où les mots s’appellent les uns les autres, s’entraînent, joyeusement. Le style et le rythme reflètent les errements de la pensée, divagation ou circumambulation autour de quelques obsessions latentes. Ce qui est remarquable, c’est que l’on perçoit ici combien les coq-à-l’âne et incohérences sont plus profondes que les raisonnements logiques. (Plus humaines?) Le quotidien et la métaphysique se côtoient, se chevauchent, se heurtent, et le réel souvent vacille sous l’impulsion d’une magie : l’imagination. On sent le parti pris des choses: mais ces choses ne sont pas ce qu’elles semblent être. Elles ont en elles des virtualités multiples que l’auteur éveille d’un mot. Parce que le monde est «innommable», il convient de multiplier les tentatives de dénomination, effort vain et fier dans son inanité même, victoire sur l’insaisissable. Les très belles pages dédiées au plafond, aux murs et au plancher chantent la préséance du mot sur la matière. Du nom sur le réel. Cratylisme à la sauce surréaliste, si l’on veut. Le poète recrée le monde, avec un sens aigu du burlesque. Il est une course-poursuite impliquant un saucisson belliqueux que je vous laisse découvrir. La fantaisie n’est toutefois pas seule dans ce flot de la pensée : il y a les souvenirs aussi, qui rejaillissent à la faveur d’un objet, d’un terme, d’une sonorité peut-être (les assonances et allitérations se bousculent dans ce texte, renforçant le murmure de la phrase-torrent).

Laissez-vous emporter par le cours poétique de ce petit livre où résonnent des échos de Michaux, Ponge, Beckett, Artaud , entre autres. Le livre est en lui-même fort joli; son papier soyeux et sa couverture au grain épais ravissent les doigts, la mise en page aérée satisfait l’œil — le seul reproche que je lui pourrais faire concerne les vilaines césures à deux lettres, qui sont une de mes bêtes noires. Les peintures (ou dessins? la couverture et la page de titre se contredisent à ce sujet) de Sandra Sanseverino enfin, par leur enchevêtrement de filaments et lignes folles répondent au texte et invitent à des projections mentales sans fin. Pour échapper un instant à la morne grisaille qui nous entoure.

… le monde m’apparaît soudain bien fade, il manque à son masque l’expression du regard, son feu ardent qui embrase, et mon ennui serait mortel s’il n’y avait cet appel au voyage intérieur pour échapper au sentiment d’exil …