Cinéma mon amour

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Film noir. 100 All-Time Favorites, par Paul Duncan et Jürgen Müller, Taschen, 2014.

Attention, ce livre est dangereux ! Non seulement on peine à s’en détacher quand on commence à le lire, mais en plus, on se prend à trembler devant le nombre de films que l’on n’a pas vus, on songe qu’on reverrait bien une multitude d’autres, et on note sur une liste qui devient bientôt déraisonnablement longue tous les DVD qu’il va falloir acheter.

Car les 100 films ici rassemblés sont tous présentés de manière alléchante. Les photographies dominent, mais le texte n’est jamais vain, et on apprend beaucoup, on révise ses classiques aussi. Si le cinéma américain des années 1940-1950 est, comme on pouvait s’y attendre vu le sujet, prédominant, on trouve aussi des œuvres françaises, allemandes, britanniques, italiennes, et même japonaises. C’est que les auteurs n’ont pas limité leur sélection à ce que l’on qualifie habituellement de «film noir». Ils ont retenu des réalisations qui avaient, peu ou prou, certains caractères propres au film noir classique, du type Assurance sur la mort (1944) ou Les Tueurs (1946). Et cela fonctionne plutôt bien. Du Cabinet du docteur Caligari (1920) à Drive (2011), qui marquent les bornes temporelles de la sélection, en passant par La Brigade du suicide (1947),  Péché mortel (1948), Ascenseur pour l’échafaud (1958) ou Blue Velvet (1986), on envisage le septième art par le biais de l’esprit, de l’esthétique, du scénario noirs.

Je n’en dirai pas davantage, courez acheter ce pavé très bien fait et relativement bon marché. Moi, je dois aller voir Ossessione (1943), une adaptation par le jeune Luchino Visconti du roman Le Facteur sonne toujours deux fois de James M. Cain. Eh oui.

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Une vie contemporaine

Pour moi, il y a toujours quelque chose à comprendre.

Dieu-et-moi

Dieu & moi. Comment on devient athée. Et pourquoi on le reste, par Jean Soler, Paris, De Fallois, 2016.

Voilà des mois que j’ai reçu ce livre. Je l’ai lu, presque aussitôt. Je devais le présenter, pensais le faire dès que j’aurais quelques instants. Mais je n’ai jamais «quelques instants». Il faut toujours courir. S’agiter. S’épuiser.

Sur le coin de mon bureau, le livre comme un pavé de culpabilité. Chaque jour enfoui sous de nouveaux papiers, de nouveaux livres. Comme les regrets qui s’empilent jusqu’à déborder et noyer l’existence.

De regrets, dans cette autobiographie, il n’y en a guère. C’est une des choses qui m’a le plus marquée : un homme se retourne sur sa longue vie, une vie comme on n’en aura jamais, et ne regrette rien. Comme ce doit être réconfortant d’être sûr d’avoir toujours fait les bons choix !

Mais reprenons par le début. Dieu & moi. Comment on devient athée. Et pourquoi on le reste, c’est l’autobiographie de Jean Soler, érudit et penseur dont je vous ai déjà parlé ICI. Le titre fait évidemment écho à Qui est Dieu ? et aux autres ouvrages publiés par cet auteur sur les monothéismes — des écrits majeurs, selon moi, mais qui ont été la cible de critiques violentes et, la plupart du temps, injustifiées, pour ne pas dire franchement calomnieuses, de la part de personnes qui refusent un autre regard, anthropologique et historique, sur leurs croyances. Mais ce n’est pas le lieu ici d’en parler. Laissons de côté les gens de mauvaise foi (oui, il y a ici un jeu de mots, assez mauvais mais je l’assume) et revenons à Jean Soler.

Dans cette autobiographie en forme de patchwork de souvenirs notés à mesure qu’ils venaient et non selon l’ordre chronologique (la linéarité de nos existences n’est pas celle de la pensée, ni du sentiment), l’auteur se raconte. Comme il l’indique dans son avant-propos, cela lui permet, dans une certaine mesure, d’expliquer comment il est devenu athée, et pourquoi, par quel jeu de circonstances imprévues il a écrit les ouvrages qu’il a écrits et qui lui ont valu à la fois des éloges et des attaques. Se racontant, avec pudeur et cependant une absolue franchise — je dis franchise, non objectivité : qui aurait la prétention (et la bêtise) de se dire objectif quant à sa propre personne ? —, il nous conduit à travers les moments décisifs d’une vie, ses sommets, ses abîmes aussi. On peut ne pas partager ses idées, sur la politique internationale ou la religion ; on peut ne pas être d’accord avec sa lecture des faits. Chacun est libre de juger selon ses connaissances et ses propres idées. Mais il est impossible de ne pas être fasciné par cette existence inextricablement mêlée à l’histoire culturelle et politique de la France, de la Pologne, d’Israël, de l’Iran, etc. Sans cesse en effet l’intime et le public, le fil ténu d’un trajet personnel et d’une histoire en train de se jouer se superposent, se croisent, tissant un tout.

Le style est net, précis, sans fioritures. Les avis tranchés, et parfois cassants. Pas de langue de bois, pas de volonté d’arrondir les angles. Ce livre n’est pas fait pour plaire, mais pour expliquer. Comprendre. Et, d’une certaine manière, légitimer le travail de toute une vie. Certes, on sent parfois un peu trop chez l’auteur le besoin de mettre en avant les appuis qu’il a reçus de grands noms, d’éminents savants, tels Paul Veyne ou Christian Goudineau. Mais c’est humain. Après avoir été vilipendé, il a le droit de chercher à se défendre. Ce n’est toutefois pas l’essentiel de ces 330 pages, loin de là.

Je recommande cette lecture aux passionnés d’histoire contemporaine, aux amateurs d’autobiographies et à tous ceux qui s’intéressent à l’athéisme. Il est rare qu’on en parle si bien et si clairement.